Pêle-mêle

La Colonisation

.               XIX° siècle :  La colonisation de l’Afrique et ses détracteurs

.               L’aventure coloniale : Une honte pour le pays, un handicap pour son économie

                Colonisation, les Français marchent sur la tête

                Colonisation, ce passé qui ne passe pas


 

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XIX° siècle :  La colonisation de l’Afrique et ses détracteurs

Herodote.net – André Larané – 22 aoû 2013

.               Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les Européens s’en tiennent en Afrique à des établissements côtiers où ils troquent leurs marchandises contre de l’ivoire et… des esclaves avec les chefs de l’intérieur. La difficulté d’accostage des navires, l’insalubrité des côtes infestées de moustiques et la pauvreté du continent les dissuadent de s’aventurer plus avant.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les Européens surmontent ces obstacles et se lancent à la conquête des dernières terres libres, au nom d’idéaux nationalistes ou moraux. C’est ainsi que les conquêtes coloniales deviennent un enjeu politique dans les années 1870.

Un planisphère rose

.               Les empires coloniaux à la veille de la Première Guerre mondiale. En 1914, l’« empire colonial français » recouvre sur le planisphère : 100 millions d’habitants, dont 40 millions de citoyens français, et près de 10 millions de km2, dont la plus grande partie en Afrique, dans la zone saharienne et subsaharienne.

Les instituteurs de la République se plaisent à en montrer l’étendue aux écoliers, sous la forme d’une grande tache rose sur la carte du monde. L’Exposition coloniale de 1931 en souligne la diversité. Tardive, elle étale ses fastes au moment où de l’autre côté de la Manche, les Anglais songent déjà à se désengager de leurs colonies.

Mais ces conquêtes coloniales suscitent tout au long de la IIIe République et jusqu’aux indépendances des années 1960, une relative indifférence dans l’opinion publique et des avis divergents chez les intellectuels et les hommes politiques.

Le commerce avant tout

.               En Afrique, sous l’Ancien Régime et jusqu’au milieu du XIXe siècle, les monarchies européennes se satisfont de la création de comptoirs et de ports destinés à favoriser le commerce et à appuyer leur flotte.

Les pionniers sont les Portugais. Ils créent la première colonie de l’Histoire. Il s’agit de l’île de Sao Tomé et Principe, dans le golfe de Guinée, à l’origine inhabitée, découverte le jour de la saint Thomas, le 21 décembre 1471. Après les exploits des navigateurs Bartolomeu Dias et Vasco de Gama, ils sèment des comptoirs le long du golfe de Guinée. Ils nouent même des relations avec le roi électif du Congo, le manicongo, lequel envoie une ambassade à Lisbonne. Son successeur se convertit à la foi chrétienne sous le nom d’Alfonso 1er, mais son royaume ne résistera pas à la pression des trafiquants et des négriers portugais.

.               La France, dès le règne de Louis XIV, implante des comptoirs sur la côte africaine, à Saint-Louis du Sénégal, Fort-Dauphin de Madagascar et en Assanie (Côte d’Ivoire). Là comme ailleurs, il s’agit de faire du commerce avec les populations de l’intérieur et d’offrir un havre aux navires au long cours qui relient l’Europe à l’Asie des épices.

.               Indifférents à l’occupation de territoires lointains, les États laissent aux aventuriers et aux marchands le soin d’avancer leurs pions…

Une exception notable : l’Algérie où le gouvernement de Louis-Philippe 1er est entraîné sans l’avoir voulu dans une douloureuse guerre de conquête. Mais à la même époque, les Britanniques évacuent le territoire des Xhosa, en Afrique du Sud, sous la pression de la London Missionary Society, témoignant de leur peu d’envie de s’imposer en terre hostile.

.               Les élites du « Siècle des Lumières », jusqu’à la moitié du XIXe siècle, se montrent davantage avides de connaissances que de conquêtes. C’est l’époque des grandes expéditions maritimes (Cook, Bougainville, Dumont d’Urville). Des sociétés savantes de géographie financent en Afrique des explorations à commencer par celle de Mungo Park…

Les populations d’outre-mer sont perçues avec empathie, comme l’attestent la mode de l’exotisme et les portraits pleins d’empathie que Delacroix et Fromentin font des Algériens (femmes d’Alger, chasse au faucon…).

Cette perception évolue insensiblement dans les années 1860. En témoigne la fondation de la Société d’anthropologie de Paris, en 1859, qui va propager l’idée d’une supériorité de la race (indo-)européenne sur des bases pseudo-scientifiques. Elle naît l’année où Darwin publie son célèbre ouvrage qui met en avant la sélection naturelle, un principe rapidement dévoyé par les idéologues racistes.

La colonisation en débat

– Apologie de la colonisation

.               Tout change en 1872 quand le Premier ministre britannique Benjamin Disraeli annonce au Crystal Palace (Londres) sa volonté de promouvoir l’empire anglais (« uphold the Empire of England », dit-il).

.               La même année, un Français, le républicain de gauche Léon Gambetta lance à Angers : « Pour reprendre véritablement le rang qui lui appartient dans le monde, la France se doit de ne pas accepter le repliement sur elle-même. C’est par l’expansion, par le rayonnement dans la vie du dehors, par la place qu’on prend dans la vie générale de l’humanité que les nations persistent et qu’elles durent ; si cette vie s’arrêtait, c’en serait fait de la France ».

Victor Hugo joint sa voix à celle du tribun : « Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l’industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! Faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez » (18 mai 1879).

.               Il ne s’agit plus comme aux siècles précédents d’installer des comptoirs commerciaux ou de peupler des territoires vierges (Amérique ou Australie), selon la première signification du mot colonie. L’objectif des dirigeants européens, en particulier des impérialistes britanniques et des républicains français, est de planter le drapeau dans un maximum de territoires comme une preuve du rayonnement national.

En France, les républicains, au pouvoir depuis 1870 et la défaite face aux Prussiens, ont le plus grand mal à assurer leur légitimité face aux royalistes. La colonisation leur en offre le moyen. Elle témoigne de leur capacité à poursuivre l’oeuvre des rois en agrandissant la France et en la réinstallant parmi les grandes nations !

Les conquêtes coloniales, comme celle du Congo par Savorgnan de Brazza, sont dans un premier temps exaltées par les porte-parole de la gauche républicaine, à commencer par Jules Ferry : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » (28 juillet 1885).

.               Il ne faut pas voir de mépris raciste dans ces propos, au sens moderne du terme, mais le désir de secourir et élever les populations les plus démunies de la planète, dans une démarche très proche des ONG contemporaines.

.               Au XIXe siècle, l’argument économique est relégué à l’arrière-plan dans les discours colonialistes ; c’est avant tout par altruisme et non pour s’enrichir ou enrichir le pays que l’on veut conquérir de lointains territoires…

.               C’est au XXe siècle que l’on tentera a posteriori de justifier les colonies en faisant valoir les profits pour l’économie nationale et les débouchés pour les Européens désireux d’émigrer… C’est aussi au XXe siècle seulement que les partis socialistes européens s’inquièteront des excès de l’exploitation coloniale.

Le socialiste Jean Jaurès commente l’enjeu colonial dans un article de La Petite République (17 mai 1896) : « Nous aurons beau dénoncer toutes les vilenies, toutes les corruptions, toutes les cruautés du mouvement colonial, nous ne l’arrêterons pas ».

Il propose donc d’encadrer cette politique par trois règles pratiques : « La première c’est de veiller constamment à ce que les compétitions coloniales des divers peuples ne puissent jamais aboutir entre eux à la guerre. La deuxième sera de demander pour les peuples vaincus ou les races soumises de l’Asie, de l’Amérique, de l’Afrique, le traitement le plus humain, le maximum de garanties. Enfin, il me semble que les socialistes devraient avoir comme troisième règle de marquer de plus en plus d’un caractère international les principales forces économiques que se disputent avidement les peuples ».

Les hommes de gauche n’en restent pas moins fidèles à la « mission civilisatrice » de la France. Ainsi le chef de la SFIO, Léon Blum, devant la Chambre des députés le 9 juillet 1925 : « Nous avons trop l’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée, de la civilisation françaises… Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie ».

– Condamnation de la colonisation

.               On peut dire que l’anticolonialisme naît en même temps que la colonisation elle-même, au XVIe siècle, en Amérique. Son initiateur est le prêtre dominicain Bartolomeo de Las Casas.

Au « Siècle des Lumières », les élites libérales prennent le relais. Elles s’inquiètent fort justement des effets délétères du protectionnisme colonial sur l’économie. L’économiste Jean-Baptiste Say écrit : « Les vraies colonies d’un peuple commerçant, ce sont les peuples indépendants de toutes les parties du monde. Tout peuple commerçant doit désirer qu’ils soient tous indépendants pour devenir plus industrieux et plus riches, car plus ils seront nombreux et productifs, plus ils présenteront d’occasions et de facilités pour les échanges. Les peuples deviennent alors pour nous des amis utiles et qui ne nous obligent pas de leur accorder des monopoles onéreux, ni d’entretenir à grands frais des administrations, une marine et des établissements militaires aux bornes du monde. Un temps viendra où on sera honteux de tant de sottise et où les colonies n’auront plus d’autres défenseurs que ceux à qui elles offrent des places lucratives à donner et à recevoir, le tout aux dépens du peuple » (1830).

.               Dans les années 1870, l’opposition aux conquêtes coloniales est portée en Angleterre par le chef du parti libéral (whig), William Gladstone, un Écossais animé par des convictions religieuses très rigides, grand rival de Benjamin Disraeli…

.               En France, les principaux opposants se recrutent chez les royalistes, qui ne voient pas l’intérêt de disperser tous azimuts les forces vives de la nation, et dans la droite nationaliste qui veut privilégier la revanche sur l’Allemagne, vainqueur de la France en 1870-1871.

Le sénateur monarchiste Albert de Broglie gémit à la tribune du Sénat : « Les colonies affaiblissent la patrie qui les fonde. Bien loin de la fortifier, elles lui soutirent son sang et ses forces ». Il dénonce dans la politique coloniale « une charge qui grève la nation, qu’elle ne peut porter longtemps, et qui, avant de lui échapper, peut avoir amené la ruine à la fois de la colonie et de la métropole » (11 décembre 1884).

Lyrique, Paul Déroulède, fondateur de la Ligue des Patriotes et chantre de la « revanche », lance à propos des conquêtes coloniales de la République : « J’ai perdu deux sœurs, l’Alsace et la Lorraine, et vous m’offrez vingt domestiques ! »

La gauche compte toutefois une personnalité anticolonialiste de taille : Georges Clemenceau. Le chef des radicaux fait figure d’électron libre en dénonçant avec une singulière vigueur les entreprises coloniales de Jules Ferry : « Races supérieures ? Races inférieures, c’est bientôt dit ! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand… » (discours du 31 juillet 1885 à la Chambre des députés).

La course au drapeau

.               Pour les raisons que l’on vient de voir, les États européens s’engagent à partir des années 1870 dans la « course au drapeau » ou « course au clocher » (en anglais : Scramble for Africa, la « ruée vers l’Afrique »).

L’Afrique noire, considérée comme une terre sans maître (« terra nullius »), fait l’objet d’un partage au cordeau à la Conférence de Berlin en 1885.

.               Sous l’égide de Jules Ferry et de ses successeurs, la République française se lance à corps perdu dans la conquête des dernières terres insoumises du globe (Indochine, Afrique noire, Tunisie…), prenant même pour cela le risque d’entrer en guerre contre l’Angleterre (Fachoda) ou l’Allemagne (Tanger).

La colonisation procède de manière insidieuse. On commence comme en Tunisie par prêter de l’argent au souverain puis on lui impose une tutelle sur ses douanes et ses finances pour garantir le remboursement des emprunts. Ou bien, comme en Indochine, on envoie des troupes pour lutter contre les brigands qui menacent les négociants européens et l’on finit par imposer au souverain local la présence d’un « résident » à ses côtés…

C’est ainsi que l’opinion nationale est la première surprise de découvrir un jour que son gouvernement a signé un traité de protectorat avec tel ou tel nouvel État dont elle ignorait jusque-là l’existence !

Au demeurant, la conquête du continent africain se révèle peu coûteuse.

Le Dahomey du roi Béhanzin, bien que doté d’une armée nombreuse et bien équipée, est vaincu en trois mois avec 3 600 soldats et au prix de 220 morts français. L’empire toucouleur coûte la vie à une trentaine de soldats français. Celui de Samory à 120 (dont 100 victimes de la fièvre jaune). À Madagascar sont engagés 18 000 hommes en 1895. Un tiers périssent de maladies mais une vingtaine seulement du fait des combats…

Plus difficile est le recensement des pertes africaines. Sans doute plusieurs dizaines de milliers (combats, mauvais traitements…).

Les empires coloniaux au début du XXe siècle

.               Cette carte illustre l’incroyable expansion de l’Europe au début du XXe siècle. Les grands États du Vieux continent dominent la plus grande partie soit directement, à travers le système colonial, soit indirectement, par des pressions financières et militaires sur les gouvernements (Chine, Turquie…).

En France, tout au long de la IIIe République et jusqu’aux indépendances des années 1960, mais aussi dans le reste de l’Europe, l’opinion publique demeure néanmoins indifférente à cette épopée coloniale malgré la propagande officielle qui s’exprime dans les manuels scolaires, les « zoos humains » et les expositions coloniales.

La plus importante de celles-ci se déroule à Paris, en 1931. Elle marque en France l’apothéose du rêve colonial désormais partagé par la plus grande partie des classes dirigeantes du pays (alors qu’en Grande-Bretagne, on songe déjà à larguer les Indes, joyau du Commonwealth !) …

Bilan de la colonisation

.               À la fin du XIXe siècle, à la suite de l’affaire de Fachoda, une fraction de la droite française (monarchistes, nationalistes et conservateurs) se rallie aux « colonistes » de gauche, en partie pour faire pièce à la Grande-Bretagne (et dans une moindre mesure à l’Allemagne), en partie aussi pour des motifs humanitaires et religieux, sous l’influence du cardinal Charles Lavigerie, archevêque d’Alger, et de son avant-garde missionnaire représentée par les Pères blancs.

Le soutien de la droite à l’Empire ne cessera de croître jusqu’à la fin de la IIIe République et au-delà, pendant l’Occupation (1940-1944) et sous la IVe République.

La colonisation allie le meilleur et le pire : des missionnaires et des fonctionnaires pétris de bons sentiments tentent de construire des infrastructures (ports, routes, dispensaires, écoles…) et de développer une économie moderne ainsi que d’alphabétiser les populations et d’améliorer les conditions sanitaires ; mais des militaires, des fonctionnaires et des commerçants abusent aussi de leur position pour exploiter les populations, voire massacrer des groupes entiers.

.               Quand se profilent les indépendances de l’Afrique noire, au bout d’à peine un demi-siècle d’active présence européenne, celle-ci peut se targuer d’avoir jeté les bases de l’urbanisation et d’une économie moderne au sud du Sahara… Mais la déconfiture des États africains après la décolonisation des années 1960 a montré l’extrême fragilité de ces réalisations.

Les profits promis par les partisans de la colonisation ne sont eux-mêmes jamais venus. Aucune des conquêtes européennes d’après 1872 n’a accueilli des immigrants européens, sauf quelques poignées de négociants, de planteurs et de fonctionnaires.

Ceux-là sont les seuls véritables bénéficiaires de la colonisation. Ils ont joui outre-mer de conditions de vie incomparablement supérieures à celles dont ils auraient bénéficié en métropole au vu de leurs compétences et, pour cette raison, ont toujours été à l’avant-garde du parti colonial. Ils ont aussi inspiré la nostalgie du « bon vieux temps des colonies ».

.               Gustave de Molinari, un économiste belge du XIXe siècle, a pu écrire : « De toutes les entreprises de l’État, la colonisation est celle qui coûte le plus cher et qui rapporte le moins ».

Confirmant ses dires et ceux de Jean-Baptiste Say, l’historien Jacques Marseille (1945-2010) montre dans sa thèse célèbre, Empire colonial et capitalisme français (1984) que la colonisation a davantage coûté à la France (frais de conquête, d’administration et d’aménagement) qu’elle ne lui a rapporté (préférence coloniale dans les échanges commerciaux, investissements productifs…). Il n’est que de voir la nature des principales exportations des colonies vers la métropole : du vin d’Algérie, en concurrence avec les vins français, du coton africain et du phosphate marocain, l’un et l’autre beaucoup plus chers que sur les marchés mondiaux.

Un quart de siècle plus tôt déjà, dans le grand hebdomadaire conservateur Paris-Match, le polémiste Raymond Cartier mène campagne contre la colonisation. Il donne en exemple les Pays-Bas qui ont en définitive profité de l’abandon en catastrophe de leur riche empire colonial (l’Indonésie actuelle). On lui attribuera plus tard le slogan : « Plutôt la Corrèze que le Zambèze » (il faut aider en priorité nos territoires pauvres).

À la fin des années 1950, confrontés à la montée du tiers-monde, les communistes et les socialistes français finissent par condamner la colonisation et arrivent à faire oublier leur soutien constant à celle-ci. Il ne reste plus pour la soutenir que quelques nostalgiques de la grandeur passée de la France.

Il appartiendra en définitive au général de Gaulle de liquider l’Empire colonial français en octroyant en 1960 aux colonies d’Afrique noire une indépendance sous contrôle et en quittant l’Algérie en 1962 au terme d’une longue et douloureuse guerre.

La colonisation vue par les indigènes

.               Ainsi que le rappelle l’historien Marc Ferro, qui a enseigné en Algérie au temps de la colonisation : « Dans le passé, au temps colonial, on n’a jamais rien caché des atrocités de la conquête et cela ne choquait personne, pas plus les métropolitains que les indigènes. Ces derniers ne se souciaient pas du passé mais de l’avenir, le leur ! »

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L’aventure coloniale : Une honte pour le pays, un handicap pour son économie

Alternatives Economiques – Guillaume Duval 17 février 2017

.               Après le désastre des guerres napoléoniennes, ce qui avait permis à la France de retrouver son rayonnement et sa puissance sur la scène mondiale, c’est pour l’essentiel son empire colonial. Des premières aventures coloniales françaises, essentiellement américaines, il ne restait quasiment plus rien à la fin du règne de Napoléon Bonaparte : le Canada et l’Inde étaient devenus britanniques et la Louisiane avait été vendue aux Américains. C’est à partir de 1830 que la France reconstruisit un vaste empire, essentiellement en Afrique, mais aussi en Indochine.

.               A son apogée, au moment de la grande Exposition coloniale de 1931 à la Porte Dorée à Paris, il comptera 106 millions d’habitants, dont 41 seulement en métropole, soit un peu plus d’un habitant de la planète sur vingt. Le drapeau français flottait alors sur 13 millions de km2 soit 8,6 % des terres émergées. L’empire français restait certes très loin derrière l’empire colonial britannique qui comptait, en 1939, 450 millions d’habitants répartis sur 33 millions de km2 mais il faut se souvenir que, en 1930, les Etats-Unis eux-mêmes ne comptaient jamais que 122 millions d’habitants pour 10 millions de km2. Grâce à son empire colonial, la France continuait donc, en théorie du moins, à jouer dans la même cour que les Américains, devenus à la faveur de la guerre de 1914-1918 la nouvelle puissance mondiale dominante.

.               C’est probablement la conquête de l’Algérie, de 1830 à 1857, qui illustre le mieux l’avilissement qu’a signifié pour le pays des droits de l’homme sa volonté de se doter à tout prix d’un empire colonial. En 1830, l’Algérie comptait en effet entre 3 et 5 millions d’habitants selon les estimations. En 1871, il n’en restait plus que 2,1 millions… Alexis de Tocqueville écrit en 1841 de retour d’Algérie : « Pour ma part, j’ai rapporté d’Afrique la notion affligeante qu’en ce moment nous faisons la guerre d’une manière beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes. C’est, quant à présent, de leur côté que la civilisation se rencontre. »

.               Il faut dire que « nos » militaires s’en sont donné à cœur joie. Le lieutenant-colonel de Montagnac écrit ainsi à Philippeville (aujourd’hui Skikda) en 1843 : « Toutes les populations qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées. Tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge ni de sexe : l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied… Tous les bons militaires que j’ai l’honneur de commander sont prévenus par moi-même que s’il leur arrive de m’amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre. […] Voilà, mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux Arabes : tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens. » Son chef, le fameux général Bugeaud, était très fier de pouvoir dire : « Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. » Bref, la guerre, est toujours et partout une activité peu ragoûtante, mais en cette occasion les soldats français se sont incontestablement surpassés. Presque deux siècles plus tard, ce désastre moral contribue d’ailleurs toujours à entraver la réconciliation entre la France et l’Algérie.

D’autant que, tant en Algérie, qu’en Afrique subsaharienne ou encore en Indochine, la suite n’a démenti en rien ce démarrage en fanfare. Le comble de l’horreur ayant probablement été atteint une fois encore en Algérie, avec les événements de Sétif le 8 mai 1945 qui ont fait entre 8 000 et 15 000 morts selon les sources (le gouvernement algérien avance même le chiffre de 45 000 morts) dans la répression sauvage de manifestations nationalistes qui avaient éclaté à l’occasion de la capitulation de l’Allemagne hitlérienne. Cette histoire sanglante s’est poursuivie même jusqu’au milieu du siècle dernier avec les guerres auxquelles la décolonisation a donné lieu ensuite. La guerre d’Indochine aura ainsi fait, entre 1945 et 1954, près de 500 000 victimes dont 50 000 Français. Celle d’Algérie, de 1954 à 1962, fit entre 250 000 et 400 000 morts algériens et causa celle de 30 000 Français. Et il ne faut pas oublier non plus la guerre oubliée menée de 1955 à 1962 par les militaires français au Cameroun, qui fit aussi à elle seule de 60 000 à 120 000 morts selon les sources.

.               Au-delà de ce décompte macabre lié à la violence ouverte et visible, la colonisation fut surtout marquée pendant plus d’un siècle par une foule d’injustices et d’humiliations quotidiennes, certes moins spectaculaires mais pas moins dommageables. Ce sont évidemment les colonisés qui en ont le plus pâti mais elles ont aussi profondément avili les Français eux-mêmes : ils bénéficiaient vis-à-vis des colonisés d’avantages qu’ils savaient d’autant plus pertinemment indus et usurpés, qu’ils venaient d’un pays qui se prétend le champion des droits de l’homme et de l’égalité entre les êtres humains.

.               La colonisation avait pourtant bénéficié au départ d’un assez large consensus au sein d’une société hexagonale, inquiète déjà de la grandeur de la France. Le cas sans doute le plus connu parmi les enthousiastes de la colonisation à outrance est celui de Jules Ferry, le ministre de l’éducation républicain qui a été par ailleurs à l’origine de la généralisation de l’école obligatoire. Il prononça en effet en 1885 à l’Assemblée nationale, à l’occasion du lancement d’une expédition au Tonkin, un vibrant plaidoyer resté dans les mémoires : « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… (Rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… ». Une approche qui recueillait alors un assentiment majoritaire dans le pays.

.               Le colonialisme avait cependant suscité aussi très tôt des oppositions significatives. Notamment chez des gens de droite comme Auguste Thiers, réticents parce que la colonisation freine à leurs yeux, et ils ont raison nous y reviendrons, la modernisation du pays (et la préparation de la revanche sur l’Allemagne) en détournant de cette tâche les moyens humains et financiers indispensables.

Mais une opposition de gauche au colonialisme s’affirme aussi dès le début avec notamment le député radical Georges Clémenceau, et futur président du conseil pendant la première guerre mondiale qui s’opposa frontalement à Jules Ferry en 1885 et fit tomber son gouvernement sur l’affaire du Tonkin : « Races supérieures ? Races inférieures, c’est bientôt dit ! … Race inférieure, les Hindous ! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps !… Race inférieure, les Chinois ! Avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée tout d’abord jusqu’à ses extrêmes limites. Inférieur, Confucius ! » Avant de conclure son réquisitoire : « L’histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette inique prétention ».

Plus tard, en 1908, Jean Jaurès dénoncera lui aussi sans concession le colonialisme à l’Assemblée nationale : « Il paraît que les peuples d’Afrique et d’Asie sont une sorte de bétail innombrable et inférieur que les races blanches peuvent exploiter, décimer, asservir. Voilà un préjugé barbare, un préjugé d’ignorance, de sauvagerie et de rapine ». Et il conclut de façon toujours très actuelle : « ce monde musulman que vous méconnaissez tant, Messieurs, depuis quelques décennies prend conscience de son unité et de sa dignité. Deux mouvements, deux tendances inverses s’y trouvent : il y a les fanatiques, oui, il y a des fanatiques… Mais il y a les hommes modernes, les hommes nouveaux… Il y a toute une élite qui dit : l’Islam ne se sauvera qu’en se renouvelant, qu’en interprétant son vieux livre religieux selon un esprit nouveau de liberté, de fraternité, de paix. Et c’est à l’heure où ce mouvement se dessine que vous fournissez aux fanatiques de l’Islam l’occasion de dire : comment serait-il possible de se réconcilier avec cette Europe brutale ? Avec cette France, qui se dit de justice et de liberté, mais qui n’a contre nous d’autres gestes que les canons et les fusils ? »

.               Malgré la lucidité dont firent preuve très tôt les Clémenceau et les Jaurès, la question coloniale resta cependant une pierre d’achoppement au sein de la gauche elle-même. Ses hésitations sur le sujet contribuèrent notablement à prolonger les guerres d’indépendance dans la seconde moitié du XXe siècle. Et en particulier la guerre d’Algérie sous le gouvernement du socialiste Guy Mollet entre 1956 et 1958, dont l’inflexible ministre de la justice n’était autre qu’un certain François Mitterrand

.               Bref, la construction d’un vaste empire colonial à partir de 1830 a certes permis à la France de devenir, malgré ses déboires postrévolutionnaires, une des « grandes puissances » qui comptent dans le monde du XIXe et du XXe siècle. Cet empire colonial a aussi indéniablement apporté une contribution décisive à la survie du pays aux heures les plus sombres de son histoire, quand entre 1940 et 1944, le maréchal Pétain avait engagé la France dans la « collaboration » avec l’Allemagne nazie. Les colonies avaient alors servi de base arrière à celles et ceux qui, avec en particulier le général de Gaulle, n’avaient pas accepté cette infamie. Pour autant, il n’y avait vraiment pas de quoi être fier ni des conditions de la conquête de cet empire ni de la façon dont il a été géré ensuite, ni même de celle dont la France s’est tardivement résolue, contrainte et forcée, à laisser ces pays vivre, enfin, leur vie.

.               Les colonies ont-elles au moins contribué au développement économique de la métropole, comme le prétendaient à la fois les propagandistes de la colonisation et les anticolonialistes qui dénonçaient le pillage de ces territoires ? Nombreux sont ceux qui mettent sur le compte de la surexploitation des colonies la bonne fortune industrielle de l’Europe occidentale au XVIIIe et au XIXe siècle. Mais, dans le cas de la France, il y a lieu d’en douter. Le Royaume Uni, avait certes su très tôt conquérir et conserver des colonies importantes. Elles lui ont notamment fourni au XVIIe siècle des fibres textiles en abondance qui ont indéniablement favorisé son industrialisation, comme l’a établi en particulier l’historien Kenneth Pomeranz lorsqu’il compare la situation du Royaume Uni à celle de la Chine. A contrario on a pu constater que leur vaste empire colonial avait plutôt freiné le développement de l’Espagne et du Portugal, en orientant leur économie vers des activités purement rentières, du fait notamment de l’excès de métaux précieux en provenance d’Amérique du Sud. Ce qui s’était traduit ensuite par le déclin prononcé de pays qui avaient, de ce fait notamment, manqué le coche de la révolution industrielle.

.               Le second empire colonial français semble avoir eu des effets analogues. Il a mobilisé en effet des ressources humaines et financières importantes qui ont manqué au développement de la métropole sans que l’apport des produits et des marchés coloniaux ne suscite réellement un surplus d’activités qui ait pu justifier un investissement extérieur aussi massif. Au XXe siècle, les puissances économiques qui se sont imposées sont souvent des pays qui, comme les Etats-Unis ou l’Allemagne, se caractérisent par l’absence d’un empire colonial significatif, dont ils n’ont pas eu à supporter les coûts et les contraintes correspondantes. L’économiste et historien Jacques Marseille, qui a étudié la question avec attention, arrivait à la conclusion que, outre ses effets moraux délétères, l’aventure coloniale avait coûté à la France près de 70 milliards de Francs Or de 1913, soit l’équivalent de trois fois l’aide Marshall débloquée par les Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale pour reconstruire la France. Ce qui ne veut pas dire que certains Français ne se soient pas incontestablement (et grassement) enrichis dans l’affaire. Ni bien entendu que la colonisation n’ait pas d’abord et avant tout considérablement appauvri les économies des pays concernés, notamment en Afrique, en déstructurant leurs sociétés.

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Colonisation, Les Français marchent sur la tête

Herodote.net – 19 février 2017

.               Qui l’aurait cru ? À deux mois des élections présidentielles, deux candidats majeurs ne trouvent rien de mieux que de lancer un débat sur la colonisation, une page d’Histoire tournée il y a plus d’un demi-siècle.

.               À droite, François Fillon croit bon de la justifier en y voyant un bienfaisant partage de la culture nationale avec les peuples africains. Au centre-gauche, Emmanuel Macron y voit rien moins qu’un crime contre l’humanité.

Faut-il rire ou pleurer devant tant de bêtise et de contresens ? Le plus drôle est que l’un et l’autre marchent à fronts renversés.

François Mitterrand, ministre de l’Intérieur, dirige la répression contre le FLN dans les Aurès en 1954

La colonisation est le grand œuvre de la gauche républicaine

.               Si « la colonisation », sans plus de précision, a été un crime contre l’humanité, donc imprescriptible, il faut interdire les partis héritiers de ceux qui l’ont planifié.

Interdisons donc le Parti socialiste, qui se réclame de Ferry, Jaurès et Blum, tous ardents partisans de la « mission civilisatrice des races supérieures ».

Interdisons-le aussi parce qu’il est l’héritier de la SFIO de Mollet, qui a pris le parti des pieds-noirs d’Algérie contre les partisans d’une plus grande autonomie, et parce qu’il a été fondé par Mitterrand. Comme ministre de l’Intérieur et garde des Sceaux, celui-ci a initié la répression en Algérie, envoyé à la guillotine plusieurs dizaines de fellaghas et donné les pleins pouvoirs au général Massu pour restaurer l’ordre républicain à Alger.

Tant que nous y sommes, brûlons les oeuvres de Victor Hugo, qui lançait à ses compatriotes : « Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la » !

.               Au sein de la gauche républicaine, il n’y a guère que Clemenceau qui s’est opposé aux entreprises coloniales, par humanisme et aussi pour rendre la priorité à la lutte contre l’Allemagne après la guerre franco-prussienne.

.               Ces choses-là ne sont pénibles à lire que pour les ingénus qui ont « oublié que l’Histoire est tragique » (Raymond Aron). Les responsables ci-dessus étaient des hommes de qualité, soucieux de l’intérêt national et du bien de l’humanité. Ils agissaient selon leur conscience, parfois au prix de cruels dilemmes et sans toujours mesurer les implications de leurs choix.

Ne les condamnons pas trop vite comme un tel qui « a les mains pures, mais il n’a pas de mains » (Charles Péguy). Humblement, disons-nous que nous commettons peut-être aujourd’hui, en toute bonne conscience, dans tel ou tel domaine, des choix qui nous seront également reprochés dans dix, cinquante ou cent ans…

La droite n’a jamais aimé les colonies

Depuis 1962, l’extrême-droite nationaliste cultive la nostalgie de l’époque coloniale, quand la France se voyait grande avec un planisphère à moitié « rose ». Mais il n’en pas toujours été ainsi !

Au début de la IIIe République, Paul Déroulède, pamphlétaire de l’extrême-droite nationaliste et fondateur de la Ligue des Patriotes, s’est violemment opposé aux entreprises coloniales. C’était, comme Clemenceau, pour mieux préparer la « revanche » sur l’Allemagne : « J’ai perdu deux sœurs, l’Alsace et la Lorraine, et vous m’offrez vingt domestiques ! »

Le cas de l’extrême-droite nationaliste mis à part, la plupart des figures de droite se sont opposées à la colonisation parce qu’elle coûte cher et ruine le pays. C’est ce qui dit le sénateur monarchiste Albert de Broglie à la tribune : « Les colonies affaiblissent la patrie qui les fonde. Bien loin de la fortifier, elles lui soutirent son sang et ses forces » (11 décembre 1884).

Cette thèse a cours depuis le XVIIIe siècle chez les économistes classiques qui s’inquiètent des effets délétères du protectionnisme colonial. Avec une singulière prescience, Jean-Baptiste Say écrit ainsi dès 1830 : « Les vraies colonies d’un peuple commerçant, ce sont les peuples indépendants de toutes les parties du monde (…). Un temps viendra où on sera honteux de tant de sottise et où les colonies n’auront plus d’autres défenseurs que ceux à qui elles offrent des places lucratives à donner et à recevoir, le tout aux dépens du peuple » (Cours complet d’économie politique).

.               Nous sommes ici aux antipodes de la doxa contemporaine qui voit la colonisation comme le fruit vénéneux du capitalisme. Dans les années 1970, Jacques Marseille, jeune historien communiste, s’était lancé dans une thèse, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce (Albin Michel, 1984), afin de démontrer cette proposition… À sa grande surprise, il avait tout au contraire découvert que la colonisation avait entravé plutôt que favorisé le développement de la métropole.

.               À ces deux critiques de la colonisation par la droite, ajoutons-en une troisième, que nous pourrions dire « humaniste ». Elle vient de personnalités qui ont tenté de corriger les dérives de la colonisation.

La première est unanimement honnie de la gauche républicaine puisqu’il s’agit de l’empereur Napoléon III. Embarrassé par l’Algérie reçue en héritage, il projette d’en faire un « royaume arabe » autonome… Violemment hostiles au projet, les colons européens vont s’allier aux républicains en vue de renverser l’Empire à la première occasion.

Citons aussi le maréchal Lyautey, monarchiste de coeur et catholique social. Engagé dans les guerres coloniales, il mène celles-ci avec l’énergie requise.

Après l’humiliation de Fachoda, en 1898, comme beaucoup de conservateurs, il s’accommode des conquêtes coloniales de la gauche républicaine parce qu’il y va de l’honneur du pays.

Mais quand il reçoit en 1912 mission d’administrer le Maroc en qualité de Résident général auprès du sultan, il force l’estime des Marocains par son équité et son souci de les protéger de la cupidité des colons et des trafiquants.

Freud, reviens, ils sont devenus fous !

.               Si, en France plus qu’ailleurs, la colonisation et le passé polluent le débat politique droite-gauche, il y a bien sûr à cela des motifs opportunistes : dénoncer la colonisation ou l’enseignement de l’Histoire évite d’avoir à répondre de son programme ou de ses écarts de conduite. Mais il y a surtout des raisons de type psychanalytique !

« Il existe un lien obscur entre l’universalisme dit civilisateur et le colonialisme du mépris, et il faudra bien que le discours républicain tire un jour au clair son refoulé colonial », écrit l’essayiste Régis Debray.

De fait, la gauche est malade de ne pouvoir admettre que ses glorieux ancêtres se sont fourvoyés par fidélité à l’« universalisme républicain ». Sous la Révolution, ils prétendaient apporter la Liberté aux autres peuples à la pointe des baïonnettes, sous la IIIe République, ils prétendaient civiliser l’Afrique…

Et aujourd’hui ? La gauche n’a-t-elle pas encore la prétention d’imposer ses valeurs bien évidemment « universelles » aux banlieues, à l’Europe et à l’ensemble de la planète ? Ses cris d’orfraie veulent faire oublier ses fourvoiements et les attribuer à la droite et l’extrême-droite. Comme si un mensonge, à force d’être répété et hurlé, pouvait devenir vérité !

Maladroitement, la droite et l’extrême-droite sont tombées dans le piège. La première parce qu’elle cultive la nostalgie de « la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs » (Charles de Gaulle), la seconde peut-être aussi parce qu’elle ne digère pas le lâchage de l’Algérie sur une victoire militaire.

Si l’on en croit Freud et ses disciples, la persistance dans le déni ne mène à rien de bon. Souhaitons que la gauche française mais aussi la droite et l’extrême-droite regardent enfin leur passé les yeux dans les yeux et, plus important que tout, ne se posent plus en donneurs de leçons.

Que ne prenons-nous exemple sur nos cousins anglais !

.               La Grande-Bretagne s’est dotée d’un empire colonial beaucoup plus important que celui de la France. De son fait, les Indes ont vu la ruine de leur agriculture et de leur industrie textile. Pressurées et appauvries, elles ont connu sous la colonisation britannique des massacres et des famines épouvantables. Tout cela ne fait pas pour autant débat ni n’a donné lieu à repentance ou excuses.

Au XIXe siècle, à Londres, les Premiers ministres se sont succédés ou ont alterné au pouvoir avec leurs différences : Palmerston l’impérialiste, Disraeli le colonialiste exalté, Gladstone l’anticolonialiste tout autant exalté. Mais par pragmatisme, leur politique a toujours été assumée – erreurs comprises – et jamais reniée.

Plus surprenant, les Britanniques n’ont pas essuyé de reproches des Indiens ni d’aucun des peuples qu’ils ont colonisés (à l’exception des Irlandais) ! Notons pour être exact que les Français n’ont pas non plus essuyé de reproches des Indochinois et en particulier des Vietnamiens, en dépit d’une colonisation au moins aussi brutale qu’en Algérie.

À cela une raison simple : ces peuples sont tournés vers l’avenir et ne s’occupent pas de ruminer le passé.

C’est tout le contraire de la malheureuse Algérie, prisonnière depuis l’indépendance d’une clique de malfrats qui trouve pratique de rejeter sur l’ancien colonisateur les maux du présent.

.               Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie et « idiot utile » du gouvernement algérien, en rajoute en prétendant voir un lien entre l’« impensé colonial » , les dérives xénophobes et le mal-être des banlieues. Mais si l’on considère la proportion de jeunes musulmans qui partent pour le djihad en Syrie, elle est bien plus élevée en Belgique et même au Danemark, pays qui n’ont jamais colonisé de terre musulmane ! Il est donc faux d’expliquer les ratés de l’intégration en France par l’histoire coloniale.

Comme le rappelle l’historien Marc Ferro, qui a enseigné en Algérie : « Dans le passé, au temps colonial, on n’a jamais rien caché des atrocités de la conquête et cela ne choquait personne, pas plus les métropolitains que les indigènes. Ces derniers ne se souciaient pas du passé mais de l’avenir, le leur ! »

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Colonisation : ce passé qui ne passe pas

Contrepoints – Yves Montenay – 11 mars 2017

 

              Les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation « crime contre l’humanité », puis sa rétractation partielle, ont relancé le débat sur un sujet qui clive profondément l’opinion française.

               Remarquons déjà que le texte complet de ces déclarations aurait dû nuancer les réactions. Mais il faut cesser de peser les nuances, et s’attaquer à l’utilité du débat lui-même. À notre avis, il n’a pas lieu d’être. Il encombre notre vie politique, ainsi que celle de nombreux autres pays. Car le mot « colonisation » recouvre des situations tellement différentes qu’on ne peut pas l’utiliser dans une analyse sérieuse. Sa connotation était en général positive dans le passé, mais est presque toujours négative à présent. Il faut donc oublier « la colonisation » et parler de « l’époque coloniale ».

L’exemple de l’esclavage est ambivalent

              Un rappel historique permet de comprendre l’étendue des contradictions que porte le mot colonisation. Prenons l’exemple de l’esclavage.

              Une première colonisation, en gros de la Renaissance à Napoléon, a vu les roitelets de la côte occidentale africaine vendre les populations de l’intérieur aux Européens, grâce notamment aux armes à feu vendues par ces derniers, armes qui leur permettaient de faire de nouveaux prisonniers. Les Européens les revendaient aux planteurs des Antilles et des Amériques. Cette traite européenne est très étudiée et sa mémoire est entretenue par les programmes scolaires occidentaux. C’est une composante importante et justifiée de la connotation négative de la colonisation. Je passe sur le fait que l’esclavage, déjà en usage dans l’Antiquité, semblait tout à fait naturel jusqu’à Voltaire et au-delà.

              Une autre colonisation, principalement pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, eut un effet inverse. Les Européens avaient alors aboli l’esclavage. Les armées françaises et anglaises entrèrent profondément en Afrique mettant un terme aux rafles génocidaires des Arabes qui profitaient de leurs armes à feu pour envoyer en esclavage les populations sahéliennes et d’Afrique orientale et centrale. À l’époque, ce fut une composante de la connotation positive du mot « colonisation ».

              Une autre source de confusion est de ne pas distinguer l’époque de la conquête et celle de la gestion.

Des conquêtes comme les autres, sauf…

              Les conquêtes ont souvent été sanglantes de part et d’autre, comme toutes les guerres, et sont d’ailleurs antérieures aux conventions de Genève parfois invoquées : la convention de 1864 ne porte que sur les blessés avec la création de la Croix-Rouge, celles sur les prisonniers et sur la protection des civils ne datent respectivement que de 1929 et 1949. Il n’y a donc aucune férocité particulière aux conquêtes coloniales, d’autant que certaines ont été pacifiques, comme le protectorat du Cambodge demandé par ce pays menacé de dépeçage par ses voisins.

              La vraie question, aujourd’hui anachronique, est : « Pourquoi ces conquêtes ? ». Impérialisme, sentiment de supériorité, parfois racisme ? Oui, bien sûr, comme pour la plupart des conquêtes de l’histoire. Précisons qu’il y avait un énorme déséquilibre démographique entre le Nord et le Sud, qui donnait l’impression que certains pays étaient presque vides. C’était assez vrai pour certaines parties de l’Amérique, de l’Australie et de l’Afrique, mais pas pour l’Inde et la Chine. Face aux 41 millions d’Algériens et aux 94 millions d’Égyptiens d’aujourd’hui, on a oublié que chacun de ces deux pays avait environ 10 fois moins d’habitants que la France de l’époque lorsqu’une petite partie de l’armée française y a débarqué.

              Pour les marxistes, la spécificité de l’aventure coloniale était d’offrir des débouchés à la production nationale. Ni l’observation ni le raisonnement ne le confirment :

  • l’observation nous montre que l’économie française n’a pas été renforcée, au contraire, par la période coloniale, tant budgétairement qu’industriellement.
  • le raisonnement nous dit qu’un débouché doit être solvable : « qui n’a rien ne peut rien payer ». Les colonies françaises étaient très peu peuplées, contrairement aux britanniques. Leurs populations étaient pauvres et n’avaient pas de ressources en devises (nécessaires pour que les producteurs français puissent payer leurs employés). Pour les devises, il leur fallait exporter vers la métropole ou des pays tiers. Ce à quoi se sont efforcés, avec un succès limité, certains colons (vins d’Algérie, caoutchouc africain ou indochinois) et certains « indigènes » (cacao) grâce aux infrastructures payées surtout par la métropole et un peu par les ressources locales. Mais il devient alors très difficile de distinguer ce qui est « colonial » de ce qui est « activité économique normale ». Les pays qui, à l’indépendance, ont décidé que « tout » était à eux se sont la plupart du temps trouvés face à des coquilles vides ou des entreprises lourdement déficitaires après le départ des responsables coloniaux, ce qui illustre qu’on ne leur « prenait » rien … Et ils ont souvent ensuite demandé aux pays du Nord de revenir investir… Ce qui rétablit le sens initial du mot « exploitation » (« mise en valeur »), loin de son usage marxiste de « prélèvement indu ».

              Le seul élément vraiment particulier des conquêtes coloniales est la concurrence entre États « modernes » : l’Allemagne, la France, l’Angleterre, les États-Unis, le Japon et, de façon différente, la Russie. Chacun savait que s’il tardait à s’installer outre-mer, un concurrent prendrait sa place : la France a devancé l’Italie en Tunisie et l’Allemagne au Maroc, dans ce dernier cas avec l’appui anglais et espagnol.

              Finalement, dans l’ensemble, les conquêtes coloniales sont un épisode assez classique de l’histoire mondiale.

La gestion coloniale ?

              Qu’en est-il de la gestion des colonies une fois conquises ? On enseigne en général au sud et assez souvent au nord que ce fut une suite de pillages, de répression et d’humiliations. Ce n’est pas faux au Congo belge où les sociétés locales étaient particulièrement faibles par rapport à l’Occident. Ailleurs, ce fut très variable et tout dépend à quoi on compare le régime colonial en place. À la situation en métropole ? Dans ce cas, il est clair que la masse de la population colonisée avait un niveau de vie et de liberté inférieur. Mais est-ce une comparaison pertinente ? Il vaudrait mieux comparer les situations précoloniale et postcoloniale. Là aussi, la variété des situations empêche d’employer le mot « colonisation » de façon efficace.

              Pour prendre le critère de l’humiliation, l’autorité nationale de ces pays aujourd’hui, du président au policier local, est-elle moins arrogante que celle de l’ancien pouvoir colonial ? Elle est en tout cas souvent plus corrompue.

              Ce que j’ai connu directement ou par de très proches d’origine et d’opinions très variées, à savoir la fin de la période coloniale et les indépendances souvent « néocoloniales », c’est plutôt un développement paternaliste, sauf là où la guerre froide se combinant à l’objectif de prendre le pouvoir à tout prix, y compris la répression de la population que l’on était censé libérer, a entraîné des guerres catastrophiques pour toutes les parties comme au Vietnam ou en Algérie.