Chapîtres

La traite

.            La traite désigne le commerce d’êtres humains, considérés comme des esclaves. La traite est systématiquement liée à l’esclavage. C’est ainsi que des millions de noirs africains furent victimes des traites dites négrières.

           L’esclavage consiste, pour des êtres humains (les maîtres), à déposséder d’autres êtres humains (les esclaves), du droit de propriété sur eux-mêmes, au mieux à les priver de leur liberté, au pire à leur ôter leur statut d’Homme, voire leur vie. L’esclave, dépourvu d'existence juridique, est la propriété du maître. Ainsi, l'esclavage conduit à la privation de toute liberté, qu’elle soit fondamentale ou sociale. Sans existence juridique l'esclave est exclu de la société tout en étant un élément indispensable au fonctionnement des sociétés esclavagistes.

Ces critères de propriété liés à l’esclavage, en réduisant l’esclave à l’état de marchandise commercialement négociable, nécessitent une organisation de la société qui rend peu probable l’existence de l’esclavage aux temps préhistoriques, bien que Cham, le fils de Noé, verra sa descendance vouée à l'esclavage. Certains au Moyen-Age n'en ont-ils pas fait le 'père' des noirs africains.

.            L'esclavage existe à l'époque antique, les preuves de son existence ne commençant qu’avec l’écriture. Les trois civilisations égyptienne, grecque et romaine, outre l'esclavage domestique, ont toujours eu besoin d'esclaves de traite pour construire leurs cités et leurs temples, et pour manœuvrer les galères.

L’existence de l’esclavage est avérée depuis l’Antiquité et a été pratiqué dans toutes les sociétés sédentaires et organisées... mais jamais il n'est allé de soi. Ainsi le savant Aristote se croyait-il obligé de le justifier dans un célèbre plaidoyer. Dans l'Antiquité, c'était le sort qui attendait ordinairement les prisonniers de guerre. Le mot latin qui désigne les esclaves (servus) dérive de conservare (« conserver la vie ») et rappelle cette origine. Certaines cités grecques comme Athènes étant même peuplée majoritairement d’esclaves. L’Empire Romain a continué dans cette lancée.

Sculpture romaine – Source Wikipédia

Puis l'Église, considérant maîtres et esclaves comme égaux devant Dieu, condamne le fait que des chrétiens appartiennent à d'autres chrétiens et donc la vente d'êtres humains. La chrétienté occidentale est ainsi devenue après l'An Mil la première région du monde sans esclaves. Aussi, on assiste à un fort repli en Europe du Nord, lors de la transition de l’Antiquité vers le Moyen Age avec le passage progressif de l'esclavage au servage. Contrairement à l'esclave qui est un bien « meuble », le serf jouit d'une personnalité juridique, il possède des biens, peut aller et témoigner en justice et peut se marier. Il n'appartient pas à son seigneur, mais lui doit obéissance.

Cependant l'esclavage subsiste tout au long du Moyen Age et le nombre d'esclaves augmente jusqu’au XV° siècle sur le littoral méditerranéen, en Espagne, au Portugal et en Italie, alimenté par les marchands d'esclaves que sont les grandes républiques maritimes de l’époque (Gênes, Venise) en contact avec le monde musulman qui ne se font pas faute d'y acheter des esclaves pour leur compte personnel. C'est ainsi qu'est apparue au sud de la péninsule ibérique une économie de plantation similaire à celle qui existait au Moyen-Orient. Sont réduits en esclavage surtout des individus capturés, les esclaves masculins étant envoyés en orient pour le recrutement de soldats, et les femmes en Italie et sur les grandes îles de la méditerranée pour les travaux domestiques.

Le mot esclave vient quant à lui du mot Esclavon ou Slave parce qu'au début du Moyen Âge, les Vénitiens achetaient en grand nombre des païens de Slavonie (une région de la côte adriatique) ou d'Europe orientale. Ils les revendaient aux Arabes musulmans, lesquels faisaient une grande consommation d'esclaves blancs tout autant que de noirs.

Mais alors qu'en Occident le servage remplace l'esclavage, la traite orientale arabe est à son apogée et alimente en esclaves noirs les marchés aux esclaves du monde musulman.

La traite orientale.

           C’est la plus longue en durée et la plus importante en nombre d’esclaves puisqu’on estime que 17 millions de noirs seront mis en esclavage entre le IX et la fin du XIX° siècle. Elle se caractérise par ses voies commerciales : d’une part les routes terrestres du Maghreb et des déserts (itinéraire transsaharien), d’autre part les routes maritimes de la Mer Rouge et de l’Océan Indien (itinéraire oriental) et elle a alimenté le monde musulman en esclaves noirs, d’abord dans l’empire arabe puis dans l’empire ottoman. Dès le Moyen Age, les grands marchés aux esclaves fournissaient une main d’œuvre servile utilisée dans les travaux domestiques ou dans les armées et les femmes servaient comme esclaves sexuelles (harem et concubines). Le dernier marché aux esclaves sera fermé au Maroc en 1920 et l’Arabie Saoudite n’abolira l’esclavage qu’en 1962.

Manière dont les prisonniers chrétiens sont vendus comme esclaves au marché d’Alger. Gravure de Jan en Casper Luyken (1684) – Source Wikipédia.

La traite intra-africaine.

.            Les esclaves étaient vendus entre africains contre de l’or dont profitaient les rois africains du Bénin, du Congo ou d’Angola. Avant 1850, seul un tiers des survivants captifs restaient sur place, principalement des femmes et des enfants, alors que les autres étaient exportés par la traite occidentale, mais après 1880 et l’abolition de l’esclavage dans la plupart des pays, la quasi-totalité restera sur place.

On estime qu’au total 14 millions de noirs furent ainsi réduits en esclavage sur place.

La traite occidentale ou traite atlantique.

           L’origine de cette traite remonte en 1441, lorsque des navigateurs portugais enlèvent des africains et les transportent au Portugal pour en faire des esclaves. Au XVIe siècle, la colonisation du Nouveau Monde suscite de nouveaux besoins de main-d'oeuvre. Ne trouvant plus assez de ressources chez les Amérindiens et dans les bouges du Vieux Continent, les Européens ont fait venir des esclaves d'Afrique noire, où ils n'avaient guère de peine à trouver des vendeurs (marchands arabes ou roitelets noirs). Ainsi la traite atlantique commence-t-elle véritablement en 1513 avec l’arrivée à Cuba des premiers esclaves africains … avec les boutures de canne à sucre ! Toutes les grandes puissances de l’époque veulent en être, d’abord les Portugais puis les Espagnols, suivis en 1674 par les Anglais et les Français et, à moindre échelle, par les Hollandais et les Danois. L’amplification et la généralisation de ce trafic à partir du XVIIe siècle en fait la traite, la plus connue des traites d’esclaves.

Elle est initiée par des considérations politiques, religieuses et commerciales. Politiques car le Portugal veut contourner la mainmise arabe sur le commerce oriental, explorer les routes maritimes atlantiques et s’octroyer les nouveaux territoires conquis; religieuses car l’Église, grâce aux Portugais, y voit les moyens de contenir l’expansion de l’islam au détriment de la chrétienté et la possibilité d’évangéliser de nouvelles contrées.

Sur le plan commercial, cette traite atlantique a surtout prospéré aux Temps modernes (XVIIe et XVIIIe siècles) avec le développement des plantations de canne à sucre et de tabac, grâce aux avantages fiscaux des gouvernements européens, soucieux de réduire leurs importations. A grande échelle, elle va enclencher la mise en place du commerce triangulaire entre l’Afrique et les Amériques, via l’Europe. Le commerce triangulaire consiste pour l’Europe à échanger des marchandises contre des captifs noirs en Afrique (notamment à l’île de Gorée au Sénégal), à déporter ces derniers, attachés et entassés dans les cales des navires négriers, vers le Nouveau Monde, pour en faire des esclaves qui participeront au développement de l’économie coloniale dont les denrées seront renvoyées en Europe.

.            Dans les travaux de force, les Africains ont fini par complètement se substituer aux « engagés » européens de sorte qu'on en est venu à assimiler le travail servile à l'esclavage des noirs. Ainsi s'est développé le racisme et le mythe de la supériorité de la race blanche.

.            Les gouvernements ont choisi d'encadrer l'esclavage pour en limiter les abus, faute de pouvoir l'interdire. C'est ainsi que le fils du grand Colbert, ministre de Louis XIV, édicta en mars 1685 un texte réglementaire plus tard appelé Code Noir.

Cette traite est bien documentée, et a vu la production de documents juridiques encadrant le statut des esclaves, comme le Code Noir édicté en 1685 par Louis XIV.

.            Malgré les condamnations de l’esclavage (pudiquement qualifié d'« institution particulière » par les élites des Lumières) par quelques papes et quelques philosophes des Lumières, comme Montesquieu, Voltaire et Diderot, il faudra attendre plus de trois siècles pour mettre un terme, grâce à l'action des sociétés philanthropiques d'inspiration chrétienne, à la traite et aux voyages inhumains de 11 millions de noirs Africains, puisqu’ elle ne sera vraiment interdite qu’à partir du Congrès de Vienne en 1815 (interdiction peu appliquée d’ailleurs). L’esclavage dans les colonies ne sera aboli que plus tard encore et en ordre dispersé, selon les intérêts économiques des nations. L’esclavage est aboli en France en 1794, puis rétabli par Napoléon en 1802. Il sera définitivement aboli en France en 1848, et en 1865 aux Etats-Unis.

           L'Après la Seconde Guerre mondiale, l'influence des idées démocratiques a conduit à son abolition dans l'ensemble des États de la planète. Les derniers pays à l'abolir officiellement ont été deux pays arabo-musulmans : l'Arabie séoudite en 1962 et la Mauritanie en... 1980.

.            Il n'empêche que l'on assiste en ce début du XXIe siècle à un retour de l'esclavage dans de vastes parties de la planète, en particulier en Afrique noire depuis la vague de décolonisation des années 1960, mais aussi dans certains pays arabo-musulmans, dans le sous-continent indien où perdure l'esclavage pour dettes, dans certaines régions chinoises et même en Europe.

Quelques chiffres, approximatifs.

           L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau (qui sera traîné en justice par des associations antillaises qui l'accuseront de banaliser l'esclavage dans son fameux essai Histoire des traites négrières), a estimé en 2004, à 42 millions le total de victimes pour les trois principales traites négrières :

  • la traite orientale, à destination du monde arabo-musulman : 17 millions de personnes ;
  • la traite intra-africaine: 14 millions de personnes, dont une partie revendue à des Européens ou des Arabes ;
  • la traite atlantique, par les Européens : 11 à 13 millions de personnes, dont l'essentiel à partir de la fin du XVIIe siècle.

En 1997, Hugh Thomas estimait au total à 13 millions le nombre d'esclaves « ayant quitté l'Afrique » lors de la traite atlantique, dont 11 32 .000 arrivés à destination, au moyen de 54 200 traversées, dont 30 000 entre le Portugal et sa colonie du Brésil. Dans ses estimations, le Danemark est censé avoir déporté 50 000 esclaves avec 250 traversées. Or, selon l'historien danois Per Hernaes, « on peut estimer aujourd'hui à environ 85 000 le nombre total d'esclaves transportés sur des navires danois entre 1660 et 1806. »

En 2001, David Eltis arrivait à un total de 11 062 000 déportés pour 9 599 000 esclaves débarqués aux Amériques, entre 1519 et 1867. En décembre 2008, David Eltis publie la plus large base de données consacrée à la traite atlantique : The Trans-Atlantic Slave Trade Database, elle fait état de 12 521 336 déportés entre 1501 et 1866.

Quant à l'historien Serge Daget, en 1990, voici ses estimations :

  • traite atlantique : 11,7 millions ;
  • traite transsaharienne : 7,4 millions ;
  • traite orientale : 4,28 millions.

 

La traite, un crime contre l'humanité ?

Herodote - Alban Dignart – 26 avr 2016

           … Le gouvernement français a promulgué le 21 mai 2001 la loi n 2001-434 « tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité », à l'égal de la Shoah et des autres génocides du XXe siècle. Et le président Jacques Chirac a décidé d'instaurer une Journée des « Mémoires de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions » le 10 mai, anniversaire du vote de la loi par le Sénat.

Cette loi, inspirée par la députée guyanaise Christiane Taubira, est pavée de bonnes intentions... qui, comme c'est souvent le cas, mènent en enfer ! Elle énonce dans son Article 1er : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité ».

On peut adresser à cet énoncé trois critiques majeures :

L'esclavage ne se réduit pas à la traite européenne.

.            Le législateur condamne la traite atlantique « à partir du XVe siècle ». Cela concerne l'Espagne, le Portugal, les Pays-Bas et l'Angleterre... plutôt que la France, qui n'a pratiqué la traite qu'à partir du XVIIe siècle.

Il prend aussi un soin maniaque à exclure de la condamnation la traite saharienne, pratiquée depuis plus de mille ans par les Orientaux, ainsi que l'esclavage pratiqué par les sociétés africaines elles-mêmes et plus généralement toutes les formes d'esclavage pratiquées par d'autres peuples que les Européens.

Faut-il en conclure … que l'esclavage et la traite sont des péchés mortels de la part des blancs européens et des pratiques anodines dès lors qu'ils sont pratiqués par des Orientaux ou des Africains ?

           Rappelons que, jusqu'au XIXe siècle, pratiquement aucun Européen n'a jamais pénétré à l'intérieur du continent africain en raison des risques de fièvres et d'agressions. Aussi les capitaines de navires qui désiraient commercer avec les Africains devaient-ils attendre sur le littoral que ceux-ci veuillent bien leur proposer des marchandises. Les Africains offraient un peu d'or, de l'ivoire et surtout des esclaves, le plus souvent des captifs de case qui étaient nés dans la servitude. En échange, ils attendaient des Européens des armes à feu, des bijoux et différents produits manufacturés.

Ainsi la traite atlantique n'a-t-elle été possible que grâce à la diligence des négriers africains. Rien de tel avec la traite saharienne. Celle-ci fut pratiquée par les musulmans « blancs » de la frange sahélienne (Peuls, Touaregs, Toubous, ...) qui lançaient des attaques contre les villages des noirs de la forêt et enlevaient les meilleurs éléments pour les vendre aux habitants de l'empire ottoman ou du Maroc (de là la haine qui perdure entre Sahéliens et noirs au Sénégal, au Mali, en Centrafrique et au Tchad, au Soudan, etc. )

.            L’autre grand mythe anti-occidental est celui de l’esclavage et du racisme à sens unique : nous aurions été les pires, voire les seuls esclavagistes. Or les historiens savent que ce sont les empires (« califats ») islamiques arabes et turc-ottomans qui ont le plus et le plus longtemps pratiqué l’esclavage des Noirs mais aussi des Blancs (Slaves, Méditerranéens, Balkaniques, etc.). On tait trop souvent l’esclavage des dizaines de millions de Blancs, puis de Noirs africains, massivement castrés …

La loi pèche par anachronisme et ne dit mot de l'esclavage contemporain.

.            La loi Taubira apparaît stricto sensu « inutile » voire hypocrite puisque les auteurs des crimes qu'elle dénonce sont morts depuis belle lurette.

Elle prévient par avance toute mise en cause ou condamnation de l'esclavage contemporain, qui perdure et reprend vigueur dans la plus grande partie de la planète, en Afrique noire, dans la péninsule arabe ou encore dans le sous-continent indien. Un Occidental voudrait-il dénoncer ces formes d'esclavage ? On le renvoie honteusement à « son » passé. Les esclavagistes peuvent dès lors prospérer en toute tranquillité ...

Histoire raciale ? Histoire nationale ?

           … En stigmatisant l'esclavage et la traite pratiqués par l'ensemble des Européens et eux seuls, la loi Taubira racialise le phénomène et le réduit à une opposition entre blancs d'Europe et noirs, au mépris de la vérité historique. Elle oublie tout simplement aussi que la plupart des Français de métropole n'ont dans leur passé familial aucun rapport avec la traite atlantique tandis que la plupart des Français d'outre-mer métissés descendent tout à la fois d'esclaves, de propriétaires d'esclaves... et de trafiquants africains d'esclaves.

La loi aurait pu se cantonner à l'aspect national de ce crime, décréter que les Français condamnent solennellement la traite et l'esclavage pratiqués autrefois dans leur pays (sans s'occuper des autres) et rappeler les révoltes des esclaves de France contre l'injustice.

Elle aurait pu ériger les héros de cette résistance (Toussaint Louverture, Louis Delgrès...) au rang de héros français, au même titre que Louise Michel, Jeanne d'Arc et Honoré d'Estienne d'Orves. Autant de héros dans lesquels pourraient se reconnaître tous les petits Français sans considération de couleur ou d'origine

Crime contre l'humanité ? Retour à la réalité.

.            Le plus grave, sans doute, est que la loi Taubira se fonde sur une représentation stéréotypée du passé et tombe allègrement dans le péché d'anachronisme. « Est-ce que les Grecs d'aujourd'hui vont décréter que leurs ancêtres les Hellènes commettaient un crime contre l'humanité car ils avaient des esclaves ? Cela n'a pas de sens ! », lance à son propos l'historien Pierre Vidal-Naquet (Le Monde, 17 décembre 2005). Aristote et Platon justifièrent l'esclavage ? Criminels contre l'humanité ! Interdisons la lecture de leurs œuvres ! Voilà qui réjouira beaucoup de lycéens...

Allons jusqu'au bout. Déboulonnons la statue de Louis XIV, qui édicta le Code Noir. Proscrivons la lecture de Montesquieu, actionnaire de compagnies de traite. Débaptisons les rues et avenues qui portent les noms de George Washington et Thomas Jefferson, grands propriétaires d'esclaves ! Qu'importe que ces Américains d'une grande élévation morale aient sans doute mieux traité leurs esclaves que leurs contemporains, en Europe continentale, ne traitaient leurs ouvriers agricoles ! ... Qu'importe enfin que le second ait rédigé la Déclaration d'Indépendance des États-Unis d'Amérique: « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur » ! ...

Que nous enseigne une lecture plus précautionneuse de l'Histoire ? L'esclavage a été pratiqué à des échelles variables dans toutes les sociétés à l'exclusion des communautés de chasseurs-cueilleurs de l'Âge de pierre. Dans l'Antiquité, c'était le sort qui attendait ordinairement les prisonniers de guerre, qu'il eût été inhumain de massacrer et coûteux de nourrir en prison à ne rien faire. Au mot latin servus (qui a donné serf) s'est substitué le mot esclave. Celui-ci vient du mot Slave parce qu'au début du Moyen Âge, les Vénitiens vendaient en grand nombre des Slaves païens aux Arabes musulmans.

Les Arabes faisaient une grande consommation d'esclaves blancs aussi bien que noirs, qu'ils avaient soin de châtrer pour les maintenir plus facilement dans l'obéissance et les empêcher de se multiplier.

Au XVe siècle, les Espagnols et les Portugais sont entrés au contact des musulmans d'Afrique du Nord et ont commencé à leur acheter des esclaves noirs pour les plantations de la péninsule hispanique.

Aux siècles suivants, la colonisation du Nouveau Monde a suscité des besoins de main-d'oeuvre inédits. Les Européens ont alors fait venir des esclaves d'Afrique, où ils n'avaient guère de peine à trouver des vendeurs (marchands arabes ou roitelets noirs). La traite atlantique a seulement été possible parce que, sur les côtes du golfe de Guinée, des chefs africains se montraient désireux de vendre leurs propres esclaves aux navires de passage.

Assez vite, les souverains, le pape et l'empereur ont condamné l'esclavage mais sans succès faute de pouvoir sévir efficacement contre les planteurs et les négociants des Amériques. Aux Temps modernes (XVIIe et XVIIIe siècles), les gouvernements occidentaux, par une lâcheté habituelle en politique, ont choisi d'encadrer l'esclavage pour en limiter les abus à défaut de pouvoir l'interdire. C'est ainsi que Colbert et son fils, ministres de Louis XIV, ont rédigé le « Code Noir », lequel a été publié en 1685.

Dans le même temps, l'esclavage et la traite ont suscité le développement du racisme et le mythe de la supériorité de la race blanche. Des protestants anglo-saxons ont même emprunté aux Arabes musulmans le mythe biblique de la malédiction de Cham, qui prétend justifier l'esclavage des Noirs.

Puis, les élites éclairées d'Europe et des chrétiens (les Quakers) se sont mobilisés contre cette pratique indigne de la fraction la plus civilisée du monde. Ils s'en sont d'abord tenus au mode compassionnel pour éviter de compromettre les précieux approvisionnements en sucre, chocolat et tabac (à l'image de nous-mêmes qui déplorons les méfaits des compagnies pétrolières en Afrique noire mais évitons de les sanctionner pour ne pas compromettre nos approvisionnements en carburant).

Enfin, au début du XIXe siècle, les Anglais ont interdit la traite (autrement dit le commerce d'esclaves) puis l'esclavage proprement dit. Notons que la société occidentale est la première qui se soit élevée contre l'esclavage. Ajoutons que l'Europe de l'Ouest est la seule région du monde qui l'ait ignoré, entre le XVIe et le XXe siècle...

Sous des aspects très divers - travail forcé, services sexuels, vente d'adolescents (garçons et filles) -, l'esclavage demeure la pire forme d'exploitation de l'homme par l'homme... à éradiquer où que ce soit et par tous les moyens possibles. Est-ce pour autant un crime ? Un crime contre l'humanité ? Sans doute, dans certaines extrémités. Mais où s'arrête la frontière entre l'esclavage considéré comme « crime contre l'humanité », et l'esclavage considéré comme simple infraction au Code du Travail ? À ces questions, gardons-nous de répondre car il en coûte cher aujourd'hui, en France, de débattre d'un phénomène historique décrété « crime contre l'humanité ».

Laissons la conclusion à Frédéric Régent, historien de l'esclavage et de la Révolution, maître de conférences à la Sorbonne : « Ce ne sont ni l'Occident, ni l'Afrique et encore moins la Nation ou la République qui sont responsables de l'esclavage, mais des hommes avides d'enrichissement et de pouvoir. D'ailleurs l'historien ne réfléchit pas en termes de coupables et de victimes, mais tente d'expliquer les phénomènes historiques. L'historien n'est pas le juge du passé. Il faut bannir toute idée de tribunal de l'histoire ».

 

L’esclavage, entre mémoire et histoire

Contrepoints - Jean Sénié – 08 mars 2017

           Le dernier livre d'Olivier Pétré-Grenouilleau Qu’est-ce que l’esclavage ? Une histoire globale, se présente comme une introduction à l'histoire des esclavages. Retour historique sur une question terriblement actuelle.

           Solomon Northup « vit dans l’État de New York, s’habille comme les bourgeois blancs qu’il fréquente et savoure, avec femme et enfants, sa renommée naissante de musicien. D’où sa stupéfaction de se retrouver, soudain, victime d’un piège ourdi en Louisiane par deux tristes sires et plongé dans un cauchemar qu’il pensait réservé aux autres. Un corps, il n’est plus que ce corps anonyme sans la moindre parcelle d’âme, balancé d’une plantation l’autre, selon les revers de fortune de ses divers propriétaires. Son calvaire va durer douze ans, de 1841 à 1853… » (Twelve years a slave).

Ces douze années le voient accomplir un travail physique épuisant, le corps violenté à l’occasion par les lacérations des coups de fouet. Il s’agit pour le cinéaste de rattraper une injustice puisque « la Seconde Guerre mondiale a duré cinq ans, mais il y a des centaines et des centaines de films sur cette guerre et sur l’Holocauste. L’esclavage a duré quatre siècles, mais moins de 20 films y sont consacrés. ». Il n’est toutefois pas anodin que ce soit justement la figure d’un Afro-américain réduit en esclavage de manière inique dans les champs de coton que le cinéaste ait choisi. Cela correspond à une certaine vision de l’esclavage, partielle et de ce fait incomplète.

.            C’est justement contre ces représentations trop simplistes ou plutôt, contre la tentative de faire de celles-ci une histoire officielle que s’élève l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau.

Une œuvre au long cours

.            Ce n’est pas la première fois que l’historien s’intéresse aux questions liées à l’esclavage. Il avait déjà signé un ouvrage important en 2004, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, qui avait donné lieu à une polémique et à un procès dont la plainte avait finalement été retirée. D’autres ouvrages ont suivi dont Abolir l’esclavage. Un réformisme à l’épreuve (France, Portugal, Suisse, XVIIIe-XIXe siècles), et un très utile dictionnaire, intitulé Dictionnaire des esclavages, pour ne citer que deux de ces derniers travaux. Il s’agit d’ailleurs pour l’auteur d’un cycle « consacré à l’histoire des esclavages ». Celui-ci doit être parachevé par deux livres dont « l’un sera une histoire mondiale des esclavages, l’autre une histoire de la révolution abolitionniste ». Et l’auteur de poursuivre « pour le premier il m’était nécessaire de réfléchir à ce qu’est véritablement l’esclavage ».

Des définitions insuffisantes

           Les lectures d’Olivier Pétré-Grenouilleau lui ont donné le sentiment de ne pas produire de définition satisfaisante.

Il remet tout d’abord en cause une vision relativiste qui ferait de chaque esclavage une donnée particulière à un temps et à un espace. Il défend ainsi la possibilité de faire une « histoire globale de l’esclavage ». Cela est d’autant plus important que cette « attitude masquant parfois un certain relativisme culturel tendant à accréditer l’idée selon laquelle, condamnable ici ou à telle époque, l’esclavage ne le serait pas forcément ou pas autant ailleurs et à un autre moment.»

Une fois établie la validité de cette histoire, l’auteur rappelle un ensemble de clichés dont il faut se départir. L’esclavage n’a pas uniquement vocation à utiliser la force physique des esclaves. Il n’est pas ainsi synonyme de travail forcé. L’esclave n’est pas le prolétaire. Il est par ailleurs impropre de comparer les travailleurs salariés à des esclaves, autrement qu’à des fins rhétoriques. Mais ces expressions souvent polémiques obscurcissent la véritable nature de l’esclavage. Corrélativement, l’esclavage ne peut être assimilé à une classe sociale.

De même, l’esclavage ne s’arrête pas à des critères raciaux. Le Blanc ou le Noir ont été esclaves l’un et l’autre. Les lectures postcoloniales de l’esclavage, si elles ont une certaine validité, ne doivent pas pour autant cacher le fait que l’esclavage n’a pas été systématiquement lié à la colonisation. À titre d’exemple, les colonisateurs européens du XIXe siècle prétextaient justement de l’esclavage pour coloniser l’Afrique, arguant qu’ils allaient par là même libérer les populations réduites en esclavage.

Enfin l’auteur insiste avec force sur le danger de noyer l’esclavage dans une définition floue, c’est-à-dire de faire de l’esclave le synonyme de dominé. L’horreur de la condition servile est ainsi gommée, ou tout du moins affaiblie et l’intelligibilité en est réduite à zéro. Ces différents miroirs déformants doivent être déconstruits ou plutôt laissés de côté si l’on veut proposer une définition de l’esclavage.

Une définition complexe et opératoire

           L’auteur propose de définir l’esclavage en fonction de quatre critères. Le premier est l’altérité, c’est-à-dire que l’esclave est fondamentalement l’Autre. Le second est la possession d’un esclave par son maître. Le troisième, qui découle du second, est la possibilité d’utiliser l’esclave à n’importe quelle fin. Cela veut dire que l’esclave est utile dans le sens où il sert à tout faire. En quelque sorte l’esclave est l’homme, ou la femme, à tout faire. Enfin, le quatrième est que l’esclave dispose d’une humanité en sursis, c’est-à-dire d’une humanité-frontière qui le fait osciller entre le statut de l’homme et celui du non-humain.

C’est la conjonction de ces quatre critères qui permet de définir l’esclavage.

 

L’esclavage en terre d’islam (de 652 au XXI° siècle)

Hérodote – Alban Dignat - 10 mars 2011

           Après la mort du prophète Mahomet et la soumission de la péninsule arabe, les musulmans conquièrent les rives méridionales et orientales de la Méditerranée. Multipliant les prises de guerre, ils prolongent dans ces régions l'esclavage à la mode antique. Ils inaugurent aussi une longue et douloureuse traite négrière qui va saigner l'Afrique noire jusqu'à la fin du XIXe siècle. L'esclavage en terre d'islam est hélas une réalité qui dure comme le montre l'anthropologue Malek Chebel.

Islam et esclavage

.            Le Coran, texte sacré de l'islam, entérine l'existence de l'esclavage (voir la sourate XVI, Les abeilles) tout comme d'ailleurs les textes bibliques. Notons que le premier muezzin désigné par le Prophète pour l'appel à la prière est un esclave noir du nom de Bilal originaire d'Éthiopie.

La loi islamique ou charia, qui s'appuie sur le Coran et les dits du prophète (hadiths), considère qu'en pays d'islam, seuls sont esclaves les enfants d'esclaves et les prisonniers de guerre. Elle autorise d'autre part la réduction en esclavage de quiconque provient d'un pays non musulman (si un esclave vient à se convertir, il n'est pas affranchi pour autant).

Très tôt, du fait de la rapidité même de leurs conquêtes, les Arabes se heurtent à une pénurie d'esclaves. Ils ne peuvent asservir les populations des pays soumis à leur loi et se voient donc dans l'obligation d'importer en nombre croissant des esclaves des pays tiers, qu'ils soient ou non en voie d'islamisation.

Comme les chrétiens du haut Moyen Âge, ils s'abstiennent de réduire en esclavage leurs coreligionnaires mais cette règle souffre de nombreuses transgressions et l'on ne rechigne pas à asservir des musulmans, notamment noirs, au prétexte que leur conversion est récente.

Une économie fondée sur l'esclavage

.            L'esclavage devient rapidement l'un des piliers de l'économie de l'empire abasside de Bagdad du fait de très nombreuses prises de guerre et de l'avènement d'une très riche bourgeoisie urbaine. Pour s'en convaincre, il n'est que de lire Les Mille et Une Nuits, un recueil de contes arabes censés se dérouler sous le règne du calife Haroun al-Rachid, contemporain de Charlemagne.

Les harems du calife et des notables de Bagdad se remplissent de Circassiennes. Il s'agit de femmes originaires du Caucase et réputées pour leur beauté ; ces belles esclaves ont continué jusqu'au XXe siècle d'alimenter les harems orientaux en concurrence avec les beautés noires originaires d'Éthiopie. Pour les tâches domestiques et les travaux des ateliers et des champs, les sujets du calife recourent à d'innombrables esclaves en provenance des pays slaves, de l'Europe méditerranéenne et surtout d'Afrique noire. Ces esclaves sont maltraités et souvent mutilés et castrés.

D'autres esclaves et eunuques sont employés comme soldats et chefs de guerre par les différentes dynasties musulmanes, du Maroc aux Indes. Ces esclaves-là accèdent parfois à des fonctions élevées et parfois au pouvoir suprême. Ainsi en est-il des fameux Mamelouks d'Égypte, que Bonaparte devra combattre en 1798.

Eunuques et castrats

           Inventée et développée à grande échelle par la Chine impériale, exportée dans les pays musulmans et jusqu'en Italie (les castrats), l'exploitation des eunuques (hommes castrés) est l'une des formes d'esclavage les plus inhumaines qui soient.

Elle poursuit deux objectifs principaux : empêcher que les esclaves étrangers ne fassent souche ; éviter les relations sexuelles entre les femmes des harems et leurs serviteurs. Les castrats sont aussi recherchés par les mélomanes pour leur voix très aigüe.

La castration consiste en l'ablation des parties génitales, soit totale, soit limitée aux testicules (pour empêcher la reproduction). Elle est le plus souvent pratiquée à la pré-adolescence et se solde par une mortalité effroyable.

Les esclaves mâles originaires d'Afrique noire sont généralement castrés en Égypte par des moines coptes pour le compte des trafiquants musulmans. À l'époque carolingienne, les captifs slaves destinés aux marchés orientaux sont quant à eux castrés à Verdun, principal marché d'étape de ce trafic.

Esclaves blancs en terre d'islam

           Dans les premiers temps de l'islam, les notables de Bagdad s'approvisionnent en esclaves blancs auprès des tribus guerrières du Caucase mais aussi auprès des marchands vénitiens qui leur vendent des prisonniers en provenance des pays slaves, encore païens.

À la fin du Moyen Âge, comme le vivier slave s'épuise du fait de la christianisation de l'Europe orientale, les musulmans se tournent vers les pirates qui écument la Méditerranée. Ces derniers effectuent des razzias sur les villages côtiers des rivages européens, y compris même dans l’océan Atlantique jusqu’aux limites du cercle polaire. En 1627, des barbaresques algérois lancent un raid sur l’Islande et en ramènent 400 captifs. Le souvenir des combats livrés par les habitants à ces pirates perdure dans... la tête de prisonnier maure qui sert d'emblème à la Corse.

On évalue à plus d'un million le nombre d'habitants enlevés en Europe occidentale entre le XVIe et le XVIIIe siècle, au temps de François 1er, Louis XIV et Louis XV. Ces esclaves, surtout des hommes, sont exploités de la pire des façons dans les orangeraies, les carrières de pierres, les galères ou encore les chantiers d'Afrique du nord. Des organisations chrétiennes déploient beaucoup d'énergie dans le rachat de ces malheureux, tel Miguel de Cervantès ou plus tard Saint Vincent de Paul.

En Europe orientale et dans les Balkans, pendant la même période, les Ottomans prélèvent environ trois millions d'esclaves.

Jusqu’au début du XIXe siècle, les princes de la côte nord-africaine tirent eux-mêmes de grands profits de la piraterie en imposant de lourds tributs aux armateurs occidentaux en échange de la garantie que leurs navires ne seraient pas attaqués par les pirates. En 1805, le président américain Thomas Jefferson lance une expédition navale contre le dey de Tripoli, en Libye, pour l’obliger à renoncer à ce rackett. Le dey d’Alger le poursuivra quant à lui jusqu’à la conquête française en 1830.

Esclaves noirs en terre d'islam

.            Si la traite des esclaves blancs a rapidement buté sur la résistance des Européens, il n'en a pas été de même du trafic d'esclaves noirs en provenance du continent africain.

La traite arabe commence en 652, vingt ans après la mort de Mahomet, lorsque le général arabe Abdallah ben Sayd impose aux chrétiens de Nubie (les habitants de la vallée supérieure du Nil) la livraison de 360 esclaves par an. La convention, très formelle, se traduit par un traité (bakht) entre l'émir et le roi de Nubie Khalidurat.

La traite ne va cesser dès lors de s'amplifier. Les spécialistes évaluent de douze à dix-huit millions d'individus le nombre d'Africains victimes de la traite arabe au cours du dernier millénaire, du VIIe au XXe siècle. C'est à peu près autant que la traite européenne à travers l'océan Atlantique, du XVIe siècle au XIXe siècle.

Le trafic suit d'abord les routes transsahariennes. Des caravanes vendent, à Tombouctou par exemple, des chevaux, du sel et des produits manufacturés. Elles en repartent l'année suivante avec de l'or, de l'ivoire, de l'ébène et... des esclaves pour gagner le Maroc, l'Algérie, l'Égypte et, au-delà, le Moyen-Orient. Au XIXe siècle se développe aussi la traite maritime entre le port de Zanzibar (aujourd'hui en Tanzanie) et les côtes de la mer Rouge et du Golfe persique.

Le sort de ces esclaves, razziés par les chefs noirs à la solde des marchands arabes, est dramatique. Après l'éprouvant voyage à travers le désert, les hommes et les garçons sont systématiquement castrés avant leur mise sur le marché, au prix d'une mortalité effrayante, ce qui fait dire à l'anthropologue et économiste Tidiane N'Diyae : « Le douloureux chapitre de la déportation des Africains en terre d'Islam est comparable à un génocide. Cette déportation ne s'est pas seulement limitée à la privation de liberté et au travail forcé. Elle fut aussi - et dans une large mesure- une véritable entreprise programmée de ce que l'on pourrait qualifier "d’extinction ethnique par castration" ».

Les contes des Mille et Une Nuits, écrits au temps du calife Haroun al-Rachid (et de Charlemagne), témoignent des mauvais traitements infligés aux esclaves noirs et du mépris à leur égard (bien qu'ils fussent musulmans comme leurs maîtres).

Ce mépris a perduré au fil des siècles. Ainsi peut-on lire sous la plume de l'historien arabe Ibn Khaldoun (1332-1406) : « Il est vrai que la plupart des nègres s'habituent facilement à la servitude ; mais cette disposition résulte, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, d'une infériorité d'organisation qui les rapproche des animaux bruts. D'autres hommes ont pu consentir à entrer dans un état de servitude, mais cela a été avec l'espoir d'atteindre aux honneurs, aux richesses et à la puissance » (Les Prolégomènes, IV). Ces propos précèdent de deux siècles la traite atlantique des Occidentaux.

Esclavage et décadence

.            Les contingents très importants de main-d'oeuvre servile ont contribué à la stagnation économique et sociale du monde musulman. Ils ont causé aussi de nombreux troubles. C'est ainsi qu'à la fin du IXe siècle, la terrible révolte des Zendj (ou Zenj, d'un mot arabe qui désigne les esclaves noirs), dans les marais du sud de l'Irak, a entraîné l'empire de Bagdad sur la voie de la ruine et de la décadence.

« Comparé à la traite des Noirs organisée par les Européens, le trafic d'esclaves du monde musulman a démarré plus tôt, a duré plus longtemps et, ce qui est plus important, a touché un plus grand nombre d'esclaves », écrit en résumé l'économiste Paul Bairoch. Cet auteur, ainsi que Tidiane N'Diaye, rappelle qu'il ne reste plus guère de trace des esclaves noirs en terre d'islam en raison de la généralisation de la castration, des mauvais traitements et d'une très forte mortalité, alors que leurs descendants sont au nombre d'environ 70 millions sur le continent américain.

.            Notons le parallèle avec les États arabes du Golfe Persique qui recourent massivement à des travailleurs étrangers tout en empêchant ceux-ci de faire souche sur place.

 

L’esclavage au Maghreb à la lumière de la longue durée

Le Figaro – Pierre Vermeren – 24 nov 2017

           Le reportage de la chaîne de télévision CNN sur la vente de migrants africains noirs sur un « marché aux esclaves » en Libye dévoile une réalité impensable. Aux yeux de nos contemporains les plus attentifs, c’est pourtant la dernière manifestation d’un trafic d’êtres humains à très grande échelle qui se déroule sous nos yeux depuis des années, qui a déjà envoyé par le fond de la Méditerranée des dizaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants, depuis les années 1990. Les milliers de familles d’Afrique qui envoient leurs enfants mineurs seuls en Europe, et les filières de la traite des prostituées nigérianes, en sont les scandales les plus saillants. Et, de façon plus générale, pour les historiens de l’Afrique et du bassin méditerranéen, ces tragédies sont la dernière manifestation en date du phénomène bimillénaire de la traite transsaharienne et de l’esclavage.

           De l’Antiquité au début du XXe siècle, le Sahara est demeuré un des espaces mondiaux de la traite esclavagiste, notamment grâce au dromadaire, introduit au début de notre premier millénaire en Afrique du Nord. Si toutes les sociétés ont été à une époque ou à une autre plus ou moins esclavagistes, l’Afrique du Nord a été constamment irriguée, jusqu’à l’aube du XXe siècle, par un commerce transsaharien de trois types de « produits » : les hommes, les métaux (or et cuivre) et les sous-produits de la chasse (ivoire, plumes d’autruche, fourrures).

           Des routes caravanières immémoriales les ont transportés vers la Méditerranée, au départ du fleuve Sénégal, de Tombouctou, d’Agadès, du Bornou (lac Tchad) ou du Darfour. Au nord, dans les têtes de pont du marché caravanier (Sijilmassa, Marrakech, le Mzab, Ghadamès, Tripoli ou Le Caire), des marchés aux esclaves vendaient les arrivants noirs à leurs nouveaux maîtres. Ces esclaves noirs étaient auparavant la propriété d’Africains qui les avaient asservis à l’occasion de guerres entre royaumes. Ces propriétaires d’esclaves les vendaient à des marchands arabo-berbères spécialisés dans la traite, nomades, ou parfois installés dans les villes du Sahel.

.            Le commerce des esclaves à travers le Sahara, qui commence dès l’Antiquité, ne s’est jamais vraiment ralenti du VIIe siècle au XVIIIe siècle. La traite transsaharienne touchait chaque année quelques milliers d’hommes et de femmes, soit, sur plus d’un millénaire, plusieurs millions de personnes (le chiffre de 10 millions a été avancé). Précisons qu’il existait par ailleurs une traite à destination du Moyen-Orient, empruntant l’océan Indien et l’actuel Soudan, mais cette traite ne concerne pas le Maghreb, objet de notre réflexion.

           À l’époque ottomane, la traite transsaharienne a perduré. Par ailleurs, les grandes villes du Maghreb, du XVI au XIXe siècle, recouraient aussi aux esclaves blancs et chrétiens convertis de force à l’islam dans l’enfance, mamelouks pour les hommes, ou parfois circassiennes (Tcher­kesses) pour les femmes, en provenance des Balkans et du Caucase. En outre, jusqu’au début du XVIIIe siècle, d’autres esclaves provenaient de la course sur les navires européens. Des corsaires, agissant pour le compte des États (Maroc) ou des Régences (Alger, Tripoli), faisaient prisonniers équipages et passagers des navires européens, qu’ils capturaient en mer, et les réduisaient en servitude. Des corsaires opéraient aussi, jusqu’au XVIIe siècle, des razzias sur les côtes du Languedoc ou de l’Italie. Ces esclaves européens donnaient lieu à des rançons juteuses pour les corsaires et leurs commanditaires. En Europe, les Franciscains, en particulier, s’étaient spécialisés depuis le Moyen Age dans le rachat des esclaves chrétiens en Berbérie.

           La traite saharienne vers l’Afrique du Nord s’est poursuivie jusqu’au début du XXe siècle. Ainsi, les Français ont fermé le marché aux esclaves noirs de Marrakech en 1912. Plusieurs raisons ont concouru à la permanence de cette si longue traite.

.            La première est la surmortalité des esclaves enferrés durant la traversée du Sahara (estimée à 20 %), et à la suite de mutilations comme la castration des hommes. Au milieu du XIXe siècle, le consul anglais de Tunis demande par courrier au bey, qui dirige la Régence, de faire cesser les castrations systématiquement réalisées sur les esclaves noirs avant leur arrivée sur les marchés d’esclaves du Maghreb (le diplomate relève que ces castrations sont salement cicatrisées par de l’huile ou du sable chauds). On ne peut exclure que la castration des hommes noirs assurait une rente pérenne aux marchands d’esclaves, rendant indispensable le renouvellement de cette population.

.            Mais il faut ajouter que, comme dans toute société esclavagiste, la prohibition du métissage était la règle, surtout avec des non-croyants, ce qui rendait impensable leur union avec des femmes musulmanes. Dans le cas des femmes, il est à noter qu’au sein de l’Empire ottoman, odalisques et concubines serviles du harem étaient principalement blanches, comme nous le verrons, ce qui n’était pas le cas de l’Empire chérifien (Maroc), de plus en plus tourné vers l’Afrique depuis la perte de l’Andalousie en 1492.

.            La prohibition des mariages entre Maghrébins et esclaves noires est une autre explication de la pérennité de la traite, puisque, de ce fait, la descendance des esclaves est rare ; quand bien même elle aurait lieu, ces enfants perdent leur statut servile dès lors que leur père est musulman. C’est d’ailleurs assez généralement le cas au Maroc, notamment dans les familles aristocratiques, où le métissage - fruit de cet héritage - est bien plus visible que dans le reste du Maghreb et au Moyen-Orient, malgré l’importance de la traite.

.            Enfin, la possibilité offerte à l’esclave de se convertir à l’islam ouvre au changement de statut : l’affranchissement pur et simple ; ou le maintien dans une condition semi-servile proche du servage, pratiqué dans les oasis du nord du Sahara. Ces « harratine » ou leurs descendants, attachés à leur terre et soumis à leur maître arabe ou berbère, peuplent encore de nombreuses oasis du grand Sud marocain et la Mauritanie. Eux aussi, quoi qu’ils en soient, disparaissaient des marchés aux esclaves. Pour toutes ces raisons, la traite doit se poursuivre afin d’alimenter les marchés.

.            La traite a davantage façonné les sociétés sahariennes et oasiennes que l’Afrique du Nord pastorale et montagnarde, pour des raisons économiques et sociales. Dans ces régions du sud, des groupes tribaux, des villes et des oasis se sont spécialisés sur le très long terme dans la traite, et la protection de ses routes. Ainsi, le royaume des Rostémides au IXe siècle, en Berbérie centrale, installe des berbères Zénètes venus des confins de la Libye le long des routes sahariennes. Ces futurs « Touarègues » ont été constamment au contact des royaumes sahéliens, en charge de ce commerce Sud-Nord. Enfin, les cours princières, les familles aristocratiques et les grandes villes ont toujours usé d’esclaves. Au XVIIe siècle, le sultan Alaouite du Maroc, Moulay Ismaël, forge une armée de 40 000 esclaves noirs, les Abid, qui met le Royaume en coupe réglée fiscale, attisant la haine des tribus, qui massacrent les Abid à la mort du sultan.

.            Les choses changent du tout au tout entre le milieu du XIXe siècle et celui du XXe siècle. La traite est interdite au Congrès de Vienne (1815). L’esclavage est supprimé dans l’Empire britannique (1833). Sous pression de Londres, la régence de Tunis abolit l’esclavage en 1846, un an avant l’Empire ottoman. En 1848, la France abolit l’esclavage dans toutes ses possessions d’outre-mer, Algérie comprise. Toutefois, si la police des mers assurée par la Royal Navy puis la pression française au Sahara permettent d’endiguer la traite, l’esclavage ne disparaît pas du jour au lendemain. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le gouvernement général d’Alger rappelle régulièrement la loi, comme en métropole pour le travail des enfants.

.            Néanmoins, l’imprégnation culturelle anti-esclavagiste devient réalité en Tunisie et en Algérie, tour à tour ottomanes, françaises et républicaines, puis indépendantistes et socialistes à partir, respectivement, de 1956 et 1962. Dans ces deux pays, l’esclavage est peu à peu devenu un fait étranger. Il en demeure pourtant un rapport très particulier, voire raciste, envers les subsahariens. Cette question fait aujourd’hui au Maghreb l’objet de nombreux débats, autocritiques et remises en cause, tant les étudiants et immigrés africains, en nombre croissant, se plaignent du racisme. Mais si la condition noire reste délicate en Algérie et en Tunisie, au moins l’esclavage est prohibé.

.            Les choses sont assez différentes au Maroc, et très différentes en Mauritanie et en Libye. La colonisation tardive de ces pays, au début du XXe siècle, fait que la possession d’esclaves y a été tardivement prohibée. La France l’interdit au Maroc en 1922 par exemple. Certes en Libye, l’abolition fut ottomane dès 1847, mais est-elle jamais sortie des villes littorales ? Toujours est-il que des faits avérés d’esclavage ou certains dérivés ont traversé tout le XXe siècle. Au Maroc, les familles urbaines, peu à peu privées de leurs esclaves, ont eu recours aux « petites bonnes » (dès 7-8 ans) venues de la campagne, encore présentes par dizaines de milliers au tournant du XXIe siècle, et dénoncées comme le plus gros scandale du Maroc. Une poignée d’intellectuels comme l’historien Mohammed Ennaji, de journalistes et d’ONG ne cessent de combattre préjugés et atavismes en ce domaine.

.            En Mauritanie, la situation est plus dramatique. Dans ce pays partagé entre populations arabes et populations noires, l’esclavage n’a jamais totalement disparu. Plusieurs scandales y défrayent la chronique judiciaire, d’anciens esclaves dénonçant le scandale de l’esclavage qu’ils ont connu, et cherchant gain de cause, ce qui leur vaut parfois un emprisonnement arbitraire.

           Enfin, la Libye est un cas atypique. Sous Kadhafi, le pays a alterné l’accueil et le renvoi brutal de centaines de milliers de migrants et travailleurs africains noirs. Il utilisait ce « bétail » africain comme variable de pression contre ses ennemis occidentaux. Kadhafi se présentait parfois en grand chef africain, et il jouissait d’une incroyable popularité en Afrique centrale et saharienne, pétrodollars obligent. Mais en dépit de son socialisme proclamé, Kadhafi a maintenu sa société dans une situation sociale et tribale archaïque, qui peut expliquer les brutales résurgences actuelles. Dans les sociétés arabo-berbères, le discours et les pratiques anti-esclavagistes ont été importés de l’empire ottoman, d’Angleterre et de la France coloniale. Cela a pu discréditer, retarder, voire empêcher des mouvements abolitionnistes autochtones. Après les indépendances, les Maghrébins ont rejeté leurs racines et leur passé africains. Ce n’est plus le cas. La prise de conscience des élites et des pouvoirs est assez générale.

.            Reste à revenir sur cette histoire, à faire tomber les préjugés charriés par la langue et par une mémoire fraîche (au Maghreb les termes de ‘khel’ ou de ‘azi’, généralement adressés aux Noirs, signifient « nègres » ou « esclaves »), alors que s’imposent de nouvelles nécessités géopolitiques et la vive conscience de ces anachronismes.

 

L’histoire complexe de l’esclavage en Islam

ATI - Richard Stockton - July 07, 2017 

.            "Ce sont des personnalités maléfiques ", a déclaré le porte-parole militaire philippin Jo-Ar Herrera lors d'une conférence de presse en juin 2017, faisant référence aux militants islamiques qui assiégeaient la ville de Marawi (Philippines) depuis cinq semaines.

Ce que Herrera adressait n'était pas le fait que ces militants affiliés à Daech aient pris le contrôle de quartiers de Marawi en tuant une centaine de personnes et en déplaçant près de 250 000. Herrera faisait plutôt référence aux rapports selon lesquels les militants avaient emmené des civils en captivité, les forçant à piller des maisons, à se convertir à l'islam et, pire que tout, à être réduits en esclaves sexuels. C'est, en effet, l'aspect de la bataille pour Marawi qui a fait la une des journaux du monde entier.

Et à peine une semaine plus tard, des rapports relatifs, à la situation à Raqqa, en Syrie, à 9.000 km de là, détaillent l'étendue des pratiques de Daech qui consistent à prendre des esclaves, essentiellement pour la servitude sexuelle.

Des femmes qui avaient vécu en tant qu'épouses de combattants de Daech ont parlé avec un journaliste de la télévision arabe et ont révélé que leurs maris avaient arraché des jeunes filles de neuf ans à leurs parents pour les violer et les garder comme esclaves sexuelles.

Avec de tels détails qui font les manchettes permanentes pendant ces années de terreur de Daech, beaucoup de gens en Occident se demandent quel est le lien, s'il y en a un, entre non seulement Daech, mais peut-être même l'Islam lui-même, et la prise d'esclaves ?

L'esclavage dans l'islam historique

Un marché d'esclaves au Yémen, 13° siècle.

           L'esclavage existait bien évidemment en Arabie préislamique. Avant l’avènement du prophète Mahomet au VIIe siècle, les différentes tribus de la région se livraient fréquemment à des guerres à petite échelle, et il était courant qu'elles prennent les captifs comme butin.

L'Islam a ensuite codifié et considérablement étendu cette pratique, pour la simple raison qu'un État islamique unifié était capable de guerre à bien plus grande échelle que jamais auparavant, et que son économie esclavagiste bénéficiait dès lors de gains d'échelle substantiels.

Lorsque le premier califat a balayé la Mésopotamie, la Perse et l'Afrique du Nord VII° siècle, des centaines de milliers de captifs, en grande partie des enfants et des jeunes femmes, ont inondé le territoire central de l'empire islamique. Là-bas, ces captifs ont été contraints au travail dans toutes sortes d’emplois.

Les esclaves africains de sexe masculin étaient sélectionnés pour les travaux lourds dans les mines de sel et les plantations de sucre. Les hommes et les femmes plus âgés nettoyaient les rues et brossaient les planchers des familles riches. Quant aux garçons et aux filles, ils étaient considérés comme des biens sexuels.

Les esclaves masculins capturés tout-petits ou très jeunes enfants pouvaient être incorporés dans l'armée, où ils formaient le noyau des redoutés Janissary Corps, ces troupes de choc musulmanes qui étaient sévèrement disciplinées et utilisées pour briser la résistance de l'ennemi.

Des dizaines de milliers d'esclaves masculins ont également été castrés, dans le cadre d'une procédure qui impliquait généralement l'ablation des testicules et du pénis, et forcés de travailler dans les mosquées et comme gardiens de harem.

La classe des maîtres musulmans nouvellement enrichie faisait des esclaves, rebuts de l’empire, tout ce qu'ils voulaient. Les coups et les viols sont fréquents pour la plupart des domestiques.

Les coups de fouet étaient utilisés comme « motivation » pour les Africains dans les mines et sur les navires de commerce. On peut dire que le pire traitement a été infligé aux esclaves d'Afrique de l'Est (Zanj) dans le sud marécageux de l'Irak.

Cette région était sujette aux inondations et, à l'époque islamique, elle avait été largement abandonnée par ses agriculteurs autochtones. Les riches propriétaires musulmans ont reçu du califat abbasside (arrivé au pouvoir en 750) des titres de propriété sur ces terres, à condition de produire une culture sucrière profitable.

Les nouveaux propriétaires fonciers ont affronté la tâche en jetant des dizaines de milliers d'esclaves noirs dans les marais et en les battant jusqu'à ce que la terre soit asséchée et qu'une récolte, en fait dérisoire, puisse être faite. Cette agriculture marécageuse, notoirement improductive, contraignait les esclaves à travailler souvent sans nourriture pendant des jours, et toute perturbation, qui menaçait les faibles profits, était punie par la mutilation ou la mort.

Ce traitement a contribué à déclencher la rébellion de Zanj en 869, qui a duré 14 ans et a vu une armée révoltée d’esclaves se lever à deux jours de marche de Bagdad. Quelque part entre quelques centaines de milliers et 2,5 millions de personnes sont mortes dans ce combat, à l’issue duquel, les leaders d'opinion du monde islamique ont dû réfléchir à la manière d'éviter de tels « désagréments » à l'avenir.

La philosophie de l'esclavage islamique

David Roberts/Louis Haghe/Library of Congress. Marché d'esclaves au Caire. Published circa 1846-1849.

.            Certaines des principales réformes suite à la rébellion de Zanj furent pratiques. Par exemple, des lois ont été adoptées pour limiter la concentration d'esclaves dans une zone donnée, et « l'élevage » des esclaves a été strictement contrôlé par la castration et l'interdiction des rapports sexuels … entre esclaves.

D'autres changements, cependant, furent d'ordre théologique, puisque l'institution de l'esclavage était soumise à des directives et des règles religieuses qui existaient depuis l'époque de Mahomet, comme l'interdiction de garder les esclaves musulmans. Ces réformes ont achevé la conversion de l'esclavage d'une pratique non islamique en une véritable facette de l'islam.

L'esclavage est mentionné près de 30 fois dans le Coran, le plus souvent dans un contexte éthique, mais certaines règles explicites pour la pratique sont énoncées dans le livre saint.

Les musulmans libres ne doivent pas être réduits en esclavage, par exemple, bien que les captifs et les enfants d'esclaves puissent devenir "ceux que votre main droite a possédés". Les étrangers étaient présumés libres jusqu'à preuve du contraire, et l'Islam interdit la discrimination raciale en matière d'esclavage, bien que dans la pratique, les Africains noirs et les Indiens capturés aient toujours constitué la majorité des populations esclavagistes dans le monde musulman.

Les esclaves et leurs maîtres sont définitivement inégaux - socialement, les esclaves occupent un statut similaire à celui des enfants, des veuves et des infirmes - mais ils sont des égaux spirituels, concrètement sous la direction de leurs maîtres, et feront face au jugement d'Allah de la même manière quand ils mourront.

Contrairement à certaines interprétations, les esclaves n'ont pas besoin d'être libérés lorsqu'ils adoptent l'Islam, bien que les maîtres soient encouragés à éduquer leurs esclaves dans la religion. La libération des esclaves était permise dans l'Islam, et beaucoup d'hommes riches ont soit libéré certains de leurs propres esclaves, soit acheté la liberté pour d'autres comme un acte d'expiation pour le péché. L'Islam exige le paiement régulier de l'aumône, et cela pouvait être fait en émancipant un esclave.

L'autre traite négrière africaine

Esclaves africains libérés et leurs ravisseurs arabes à Zanzibar. 1881.

.            Dès le début de l'ère islamique, les esclavagistes ont organisé des raids contre les tribus côtières de l'Afrique de l'Est équatoriale. Lorsque le sultanat de Zanzibar a été créé au IXe siècle, les raids se sont déplacés vers l'intérieur des terres, vers le Kenya et l'Ouganda d'aujourd'hui. Des esclaves ont été emmenés d'aussi loin que le sud du Mozambique et que le nord du Soudan.

Beaucoup d'esclaves sont allés dans les mines et les plantations du Moyen-Orient, mais beaucoup d'autres sont allés dans les territoires musulmans de l'Inde et de Java. Ces esclaves étaient utilisés comme une sorte de monnaie internationale, jusqu'à offrir des centaines d'entre eux en cadeau aux diplomates chinois. Avec l'expansion de l’influence des musulmans, les esclavagistes arabes se sont répandus en Afrique du Nord et ont généré un commerce très lucratif en Méditerranée.

Les règles islamiques imposant un traitement doux des esclaves ne s'appliquaient à aucun des Africains achetés et vendus dans le commerce méditerranéen. Visitant un marché aux esclaves en 1609, le missionnaire portugais João dos Santos écrivait que les esclaves arabes avaient une méthode pour coudre leurs femelles, surtout leurs esclaves jeunes, de façon à les rendre incapables de concevoir, ce qui valorisait ces esclaves, à la fois pour leur chasteté, et pour la confiance que leurs maîtres pouvaient mettre en elles.

.            Malgré ces récits, quand les Occidentaux pensent à l'esclavage africain, ce qui vient à l'esprit d’abord, c'est la traite transatlantique de quelque 12 millions d'esclaves africains, qui a été pratiquée de 1500 à 1800 environ, avant que les marines britannique et américaine commencent à interdire les navires négriers. La traite islamique des esclaves, cependant, a commencé avec la conquête berbère au début du huitième siècle et reste active jusqu'à ce jour.

Pendant les années de la traite négrière américaine, certains historiens suggèrent qu'au moins 1 million d'Européens et 2,5 millions au total ont été pris comme esclaves par les forces musulmanes majoritaires dans toute la région arabe. Au total, des estimations très variables suggèrent également qu'entre le début de l'ère islamique au IXe siècle et la suprématie du colonialisme européen au XIXe siècle, le commerce arabe aurait pu concerner plus de 10 millions d'esclaves.

De longues caravanes d'esclaves - noirs, bruns et blancs - ont traversé le Sahara pendant plus de 1 200 ans. Ces voyages à travers le désert pouvaient prendre des mois, et les esclaves ont payé un lourd tribut, et pas seulement en termes de vies perdues.

Comme le rapporte en 1814 l'explorateur suisse Johann Burckhardt : "J'ai souvent été témoin de scènes d'indécence des plus éhontées, dont les commerçants, qui étaient les principaux acteurs, ne faisaient que rire. Je me risquerai à dire que très peu de femmes esclaves qui ont passé leur dixième année, atteignent l'Egypte ou l'Arabie dans un état de virginité.".

L'esclavage dans l’ère post-coloniale

.            Une grande partie de la traite des esclaves islamique en dehors du monde musulman a été éradiquée à l'époque coloniale, les Européens attaquant les forts d'esclaves, capturant les navires d'esclaves et fermant progressivement les marchés d'esclaves à l'étranger. Même à l'intérieur des pays islamiques, l'esclavage a été réduit au minimum par l'intervention européenne. Les autorités italiennes ont interdit l'esclavage en Somalie dans les années 1920, comme l'avaient déjà fait les colons britanniques, français et allemands sur leurs terres.

L'esclavage s'est toutefois poursuivi au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Après la chute des empires européens au milieu du XXe siècle, le contrôle direct dans ces régions n'était plus possible, mais l'argent de l'aide européenne et américaine était souvent assorti de la condition que les pays bénéficiaires fassent quelque chose pour mettre fin à leurs problèmes internes d'esclavage.

Cela a parfois eu des résultats absurdes, comme lorsque la Mauritanie a interdit l'esclavage en 1905, puis de nouveau en 1981. Et encore une fois en 2007. Aujourd'hui, SOS Esclaves, un groupe français qui vient en aide aux esclaves mauritaniens évadés, estime que jusqu'à 17 % des personnes vivant dans ce pays sont encore esclaves. Le gouvernement musulman mauritanien insiste sur le fait qu'il n'y a pas d'esclaves dans leur pays, et qu'un tel discours " suggère une manipulation par l'Occident [et est] un acte d'inimitié envers l'Islam ".

La référence à l'Islam n'est pas un accident. La religion a été utilisée comme écran de fumée pour l'esclavage tout au long de l'histoire, un problème qui réapparaît aujourd'hui dans la majorité des pays musulmans, où les dictatures tournées vers l'extérieur sont tombées et ont été remplacées par des théocraties islamiques.

Selon l'Indice mondial de l'esclavage, le Qatar à lui seul abrite peut-être 30 000 esclaves, qui travaillent principalement dans les projets de construction et le commerce du sexe. Il s'agit très certainement d'une vaste sous-estimation, car de nombreuses formes de servitude ne sont pas techniquement comptées comme esclavage, et personne au Qatar n'est obligé de rapporter des détails sur les violations des droits de l'homme dans le pays à des étrangers.

Le tableau est tout aussi sombre en Arabie saoudite, au Koweït, au Bahreïn, aux Émirats arabes unis et en Libye, où les marchés aux esclaves en plein air sont de retour après des décennies d'absence sous Kadhafi.

Les esclaves de Daech aujourd’hui

SAFIN HAMED/AFP/Getty Images. Une Irakienne Yazidi tient une pancarte lors d'une manifestation devant le bureau des Nations Unies dans la ville irakienne d'Arbil le 2 août 2015 pour soutenir les femmes de leur communauté qui ont été enlevées par Daech l'année précédente dans la région de Sinjar.

           Aucun régime moderne n'est peut-être aussi friand d'esclavage que l'État islamique.

Daech s'est toujours présenté comme une interprétation du retour aux sources de l'islam qui doit fonctionner exactement comme le prophète Mahomet le ferait s'il était encore en vie. Cela signifie que, lorsqu'on leur donne le choix entre une interprétation moderne d'un verset du Coran et l'interprétation la plus rétrograde et barbare imaginable, les théologiens de Daech prendront le versant barbare à chaque fois.

Dans la pratique, cela signifie que tout non-musulman qui a le malheur de vivre dans une zone contrôlée par Daech est soumis à des impôts spéciaux et à des restrictions de liberté, ainsi qu'au recrutement des jeunes hommes de la famille comme combattants pour l'armée de Daech. Cela signifie également que les femmes et les filles non musulmanes (sunnites !) doivent vivre dans la crainte d'être considérées comme esclaves sexuelles.

Une femme ou une fille chrétienne ou chiite emmenée en captivité par Daech est susceptible d'être battue et violée, avant un voyage vers un marché aux esclaves, où elle sera vendue aux enchères avant d’être violée à nouveau. Mossoul était autrefois le site du plus grand rassemblement d'esclaves de Daech, avant que les récentes avancées de l'armée irakienne ne reprennent la ville et ferment ce sordide marché.

Dès le début, les femmes Yazidi en Irak ont été une cible particulière pour l'esclavage par Daech. Des filles d'à peine six ans ont été enlevées et vendues sur le territoire de Daech. Dans l'interprétation de l'Islam par Daech, il n'y a pas de péché à violer des captives chrétiennes, parce que cela ne compte pas vraiment comme du sexe, comme ce serait le cas avec une femme musulmane.

Les passages à tabac et le travail forcé sont dans la même catégorie de considération morale, et les récits des survivants parlent des horreurs infligées aux veuves et aux filles des hommes Yazidi tués.

Ce traitement est toujours sanctionné par une lecture littérale du Coran ; il est soutenu par des fatwas modernes des érudits wahhabites. Et avec une telle justification théologique, l'esclavage est peut-être appelé à durer aussi longtemps que les régimes islamistes et théocratiques dominent le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord.

 

L'esclavage aux États-Unis

           L'esclavage aux États-Unis (1619-1865) commence peu après l'installation des premiers colons britanniques en Virginie et se termine avec l'adoption du XIIIe amendement de la Constitution américaine.

.            Succédant à une forme de servitude temporaire -l’indenture-, un esclavage à fondement racial s'institutionnalise progressivement, à un rythme variable selon les colonies, dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Progressivement aboli dans les États du Nord du pays dans les années qui suivent la Révolution américaine, l'esclavage occupe une position centrale dans l'organisation sociale et économique du Sud des États-Unis. Les esclaves sont utilisés comme domestiques et dans le secteur agricole, en particulier dans les plantations de tabac puis de coton, qui s'impose au XIXe siècle comme la principale culture d'exportation du pays. Au total, les Treize colonies, puis les États-Unis importent environ 600 000 Africains, soit 5 % du total des esclaves déportés vers les Amériques, jusqu'à l'interdiction de la traite atlantique en 1808. Avant la guerre de Sécession, le recensement américain de 1860 dénombre quatre millions d’esclaves dans le pays.

           La marge d'autonomie que ces derniers sont parvenus à se ménager à l'intérieur du système d'exploitation dont ils ont été victimes a donné naissance à une culture originale qui emprunte à la fois à leur culture africaine d'origine et à celle de leurs maîtres.

.            Dans les années 1820, un mouvement antiesclavagiste, minoritaire mais extrêmement actif, s'organise dans le Nord et, avec lui, un réseau d'aide pour les esclaves fugitifs, 'the Underground Railroad' (le chemin de fer clandestin). L'esclavage devient l'un des enjeux principaux du débat politique du pays. Le compromis de 1850, le Fugitive Slave Act, l'arrêt Scott v. Sandford de la Cour suprême ou les événements du Bleeding Kansas sont autant d'étapes de la polarisation croissante autour de cette question, qui ont cristallisé le déclenchement de la guerre de Sécession en 1860. À l'issue de ce conflit, le XIIIe amendement de la Constitution fédérale (1865) met fin à l'esclavage en étendant à l'ensemble du territoire américain les effets de la Proclamation d'Emancipation du 1er janvier 1863, sans toutefois régler la question de l'intégration des Afro-Américains à la communauté nationale, comme en attestent les Black Codes, la clause de grand-père ou le développement du Ku Klux Klan. La Reconstruction qui succède à la guerre voit ainsi se constituer un système légal de ségrégation raciale dans le Sud du pays.

La clause de grand-père

Disposition légale permettant que, lors de l'adoption d'une nouvelle loi, les conditions de l'ancienne loi puissent s'appliquer à ceux qui en bénéficiaient déjà, généralement pour une période limitée.

Origines

.            Pour faire face à leurs besoins en main d'œuvre, les premières colonies américaines ont recours à un système qui s'apparente à l'engagisme, en particulier pour les tâches domestiques : de nombreux Européens, principalement des Anglais, des Irlandais et des Allemands pauvres arrivent dans les treize colonies britanniques initiales avec un statut de « travailleurs sous contrat » (indentured servants). C'est ce système que les colons adoptent pour les vingt premiers esclaves débarqués par les marins néerlandais. Conformément à ce statut, ceux-ci sont libérés après une période établie de sept ans maximum et se voient accorder la jouissance de quelques terres par leurs anciens maîtres : à leur départ on leur accordait 50 acres de terre (environ 20 hectares). Cela était valable pour n’importe quel Africain acheté à des marchands d’esclaves.

           La première trace d'arrivée d'Africains sur le sol américain remonte à 1619 (un an avant les Pères pèlerins du Mayflower) : un colon blanc de Virginie relate qu'en cette année une vingtaine de « nègres » sont arrivés à terre près de Jamestown à bord d'un bateau de commerçants hollandais qui s'étaient emparés d'un navire négrier espagnol. Les Espagnols baptisaient généralement leurs esclaves en Afrique avant leur départ vers les colonies. Or le droit anglais considérait que les chrétiens baptisés ne pouvaient pas être esclaves, de sorte que ces noirs sont devenus dans la colonie de Virginie « travailleurs sous contrat », certains retrouvant même la liberté et devenant propiétaires de terres, tel Anthony Johnson, un esclave venu d’Angola en 1619 pour travailler dans une ferme de tabac, considéré comme le premier propriétaire d'esclave « légal » aux États-Unis.

Au-delà de cet épisode inaugural, le statut des premiers Africains importés sur le continent américain au XVIIe siècle fait encore débat. La thèse de la progressivité insiste sur une évolution du statut des Noirs. Aux premiers Noirs, on aurait, à l'image de la vingtaine d'Africains débarqués du « White Lion », attribué un statut d'indentured servant, identique à celui des immigrés européens pauvres. Le racisme à l'égard des Noirs n'aurait été dans cette perspective qu'une des conséquences de l'infériorité durable de leur statut. La thèse raciale estime au contraire que les Noirs africains auraient d'emblée été considérés, à cause de la couleur de leur peau et de préjugés raciaux antérieurs, comme des êtres inférieurs, corvéables à merci. L'esclavage américain n'aurait été que l'importation à l'identique d'un système déjà répandu dans les colonies ibériques d'Amérique du Sud et des Caraïbes.

Dans la colonie de Virginie, la condamnation en 1640 de John Punch, un indentured servant noir, condamné à la servitude à vie après une tentative d'évasion, est la première trace connue d'une différenciation de la jurisprudence sur la base de la couleur de la peau. En 1654, une cour du comté de Northampton se prononce contre John Casor, le déclarant propriété à vie de son maître.

Au Nord, il semble que les maîtres considéraient les Noirs comme les alter ego des travailleurs sous contrat et, à ce titre, les libéraient quand ils estimaient qu'ils avaient, par leur travail, remboursé leur prix d'achat. Dans le Sud, la population noire restait elle aussi minoritaire bien que proportionnellement plus importante : on l'estime à environ 8 000 en 1680 pour 15 000 colons. Le système des plantations étant à cette époque encore peu répandu, les Noirs exerçaient, en proportion de la pénurie générale de main d'œuvre, des métiers exigeant un certain degré de qualification.

Culture du tabac et institutionnalisation de l'esclavage

           À la fin du XVIIe siècle, tous les Noirs déportés sur le sol nord-américain se voient imposer le statut d'esclave. Les codes noirs, adoptés dans l'État du Connecticut dès 1690 et en Virginie en 1705 généralisent explicitement ce statut, en définissant les droits des propriétaires sur des individus considérés comme des biens meubles et donc dépourvus de droits. Durant la période coloniale britannique, toutes les colonies, au nord comme au sud, possédaient des esclaves. Ceux du nord étaient principalement employés à des tâches domestiques, ceux du sud travaillant dès l'origine dans des fermes et des plantations cultivant des plants d'indigo, du riz et du tabac, le coton ne devenant la culture principale qu'au cours des années 1790.

1776 / 1865, le Second Passage du centre

           L'expansion des États-Unis vers l'ouest brisa des familles existantes en forçant les esclaves à se réinstaller loin de tous ceux et tout ce qu'ils connaissaient (Second middle passage). Cette déportation massive, « une procession d'hommes, de femmes, et d'enfants similaire à une procession funéraire », fut un traumatisme central dans la vie d'un esclave entre la révolution américaine et la guerre de Sécession

On estime le nombre d'esclaves déplacés à environ un million entre 1790 et 1860. La majorité des esclaves étaient originaires du Maryland, de Virginie et des Carolines. Au début, leur destination était principalement le Kentucky et le Tennessee, mais après 1810 la Géorgie, l'Alabama, le Mississippi, la Louisiane et le Texas ont reçu la majorité des esclaves déportés. Dans les seules années 1830, presque 300 000 esclaves furent déplacés, l'Alabama et le Mississippi en recevant 100 000 chacun, essentiellement le résultat de la vente d'esclaves.

Seule une minorité d'esclaves a pu suivre les pas de ses maîtres en préservant son unité familiale. La traite devint la plus vaste entreprise du Sud, en dehors des plantations elles-mêmes, et probablement la plus sophistiquée dans son emploi de moyens de transports modernes, de circuits de financement innovants et de la publicité. Cette industrie développa son propre langage composé de termes tels que prime hands (première main) ou bucks (dollars en argot) …

Outre la voie maritime la plupart des esclaves était forcée de se déplacer à pied. Des routes de migration régulières étaient établies le long d'un réseau d'entrepôts destinés à l'accueil temporaire des esclaves. Chemin faisant, certains d'entre eux étaient vendus, d'autres achetés. La migration occupait une place centrale dans l'organisation économique et sociale des régions concernées.

Le 'second passage du centre' était extrêmement épuisant et débilitant. Les décès pendant la marche, ainsi que les ventes et reventes quotidiennes transformaient non seulement les esclaves en objets marchands mais faisaient surtout de la marche une machine à briser tout lien humain. Les bandits de grand chemin rendaient le Second middle passage presque aussi dangereux pour les marchands qu'il l'était pour les esclaves. Les hommes étaient enchaînés et placés sous une garde rapprochée. Les convois d'esclaves devinrent des forteresses mobiles où les tentatives de fuite étaient bien plus nombreuses que les révoltes.

  

Vie quotidienne des esclaves

Conséquences de la migration vers l'Ouest

.            Sur la frontière de l'ouest, le défrichage et l'exploitation d'une terre vierge, combinés à une nourriture insuffisante, une eau insalubre, un climat souvent plus humide et plus chaud (les moustiques) et l'affaiblissement parfois durable provoqué par le voyage engendrèrent de nombreuses blessures et maladies et contribuèrent à augmenter sensiblement le taux de décès des esclaves nouvellement arrivés. À tel point que certains planteurs préféraient dans les premières années d'exploitation louer des esclaves plutôt qu'en acquérir pour leur propre compte. Par ailleurs, ces conditions difficiles sur la frontière augmentèrent la résistance morale des esclaves et conséquemment la violence des maîtres et des surveillants.

En Louisiane, la canne à sucre constituait alors la principale culture. La Nouvelle-Orléans devint un port d'esclaves de dimension nationale et dans les années 1840 le plus grand marché d'esclaves du pays. La culture de la canne à sucre, plus éprouvante encore que celle du coton, exigeait de jeunes hommes dans la force de l'âge qui représentaient les deux tiers de la demande en esclaves. Cette population, plus virulente et susceptible de se tourner vers la rébellion, rendit le régime de soumission imposé par les planteurs d'autant plus violent.

Travail

.            Deux principaux systèmes de travail, parfois non exclusifs l'un de l'autre, ont coexisté au sein du système des plantations américaines : le task system et le gang system. Le task system consistait à assigner à chaque esclave un travail donné. Une fois sa tâche acquittée, l'esclave était libre de vaquer à ses occupations personnelles. Ménageant une marge d'autonomie aux esclaves, il était toutefois largement minoritaire. Le gang system qui peut être considéré comme l'équivalent du travail à la chaîne dans le domaine agricole. Placées sous l'autorité d'un driver, des équipes d'esclaves, dont chacun se voyait attribuer une fonction spécifique, effectuaient parallèlement une tâche identique.

.            L'encadrement des esclaves était assuré par un régisseur (oversee), un blanc, représentant de l'autorité du propriétaire sur le terrain et d'un driver, lui-même esclave, qui conduisait les équipes. Les fonctions de police, qui étaient confiées à ce dernier, impliquaient force physique et capacité de commandement.

Le traitement des esclaves variait aussi avec la couleur de leur peau. Les esclaves à la peau la plus foncée étaient confinés au travail des champs. Les spécialités (forgerons, charrons, serruriers, ...), dont la charge était souvent héréditaire, étaient réservées aux métis et aux esclaves à peau claire qui, d'une manière générale, étaient mieux considérés que les autres. La clarté de la peau était ainsi un élément d'appréciation de la valeur des esclaves sur le marché et les planteurs choisissaient de préférence des esclaves à peau claire comme concubine (fancy girls).

Outre la distinction entre le task system et le gang system, une des principales lignes de fracture qui organise le monde des esclaves est celle qui distingue les travailleurs des champs et les travailleurs domestiques. Cette ligne n'est pas, elle aussi, inamovible. Si les domestiques étaient globalement mieux nourris et bénéficiaient de conditions de travail plus clémentes, ils subissaient aussi plus directement l'arbitraire des décisions et des châtiments des propriétaires.

Vie matérielle et sociale

.            La famille, sans existence légale, est toutefois souvent consacrée par une cérémonie religieuse et consignée sur des registres. Une grande partie de la vie sociale et matérielle s'organise autour d'elle. C'est à son échelle que sont effectuées les distributions de nourriture et de vêtements et l'attribution du logement. Les cases familiales ne dépassaient, semble-t-il, pas 25 m2 pour une moyenne de près de 6 personnes. Elles étaient regroupées dans des quarters situés à distance de la demeure du maître, les plus grandes plantations pouvant en compter plusieurs disséminées sur l'exploitation. L'hygiène y était quasiment inconnue.

Les interactions quotidiennes qui survenaient entre les propriétaires et leurs esclaves contribuèrent sans doute à développer un paternalisme, qui, s'il présentait des aspects négatifs, améliora les conditions de vie des esclaves. En ne concentrant pas les esclaves dans de vastes dortoirs communs, les petites exploitations favorisaient aussi l'hygiène de vie et prévenaient le développement des épidémies massives qui décimèrent la population noire brésilienne et caribéenne. Cette configuration, ainsi que la proportion plus élevée d'esclaves féminines, affectées principalement aux tâches domestiques en Amérique du Nord, permit aussi le développement d'une vie familiale autonome des esclaves.

           On peut penser que sans le pouvoir de punir, que l'État conférait au maître, l'esclavage n'aurait pu exister. Le traitement subi par les esclaves était de toute façon inhumain. Qu'ils travaillent ou qu'ils marchent dans la rue, les esclaves étaient soumis à un régime de violence légalement autorisé. De fréquentes séances de flagellations publiques étaient là pour rappeler à chaque esclave la punition pour un travail inefficace, une conduite indisciplinée ou le refus de se plier à l'autorité d'un supérieur.

Cicatrices de flagellation sur un esclave. Photo prise le 2 avril 1863, à Baton Rouge, Louisiane. Légende originale du photographe : « Le contremaître Artayou Carrier m'a fouetté. À la suite de cette flagellation, j'ai eu des escarres pendant deux mois. Mon maître est venu après que j'ai été fouetté ; il a licencié le contremaître. Ce sont les propres paroles du malheureux Peter alors qu'il posait pour la photo. »

Cicatrices de flagellation sur un esclave. Photo prise le 2 avril 1863, à Baton Rouge, Louisiane. Légende originale du photographe : « Le contremaître Artayou Carrier m’a fouetté. À la suite de cette flagellation, j’ai eu des escarres pendant deux mois. Mon maître est venu après que j’ai été fouetté ; il a licencié le contremaître. Ce sont les propres paroles du malheureux Peter alors qu’il posait pour la photo. »

Dans les grandes plantations, les régisseurs étaient autorisés à fouetter et brutaliser les esclaves désobéissants. Parmi les châtiments utilisés figurent les privations, les travaux supplémentaires, le marquage au fer rouge pour les fugitifs, la castration ou les mutilations, voire la mort contre les échappés. Les codes de l'esclavage autorisaient et requéraient même l'usage de la violence.

La surveillance était assurée par des patrouilles composées de trois ou six conscrits blancs, autorisés à infliger des châtiments sommaires. Les esclaves étaient placés sous la menace constante de la vente d'un membre de leur famille. Cependant, le planteur n'avait pas intérêt à maltraiter ses esclaves : les traces de fouet diminuaient la valeur marchande de l'esclave car elles montraient qu'il était insoumis ou paresseux.

Les témoignages attestent tous des abus sexuels réguliers infligés aux esclaves de sexe féminin par les propriétaires, les membres de leur famille, les amis ou superviseurs blancs. Les enfants issus de ces viols héritaient le plus souvent du statut d'esclave de leur mère mais étaient parfois libérés par leur maître. Les enfants issus de relations entre planteurs et esclaves pouvaient servir de domestiques : plusieurs des gens de maisons du président Thomas Jefferson étaient ainsi des enfants de son beau-père et d'une esclave. Ceci explique qu'au XVIIIe siècle, certains esclaves domestiques noirs pouvaient vivre mieux que bien des paysans pauvres blancs.

Religion

.            À partir du milieu du XVIIIe siècle, la religion chrétienne se généralisa, au détriment de leurs croyances animistes et leur culte des ancêtres hérités de l'Afrique, à la faveur du Grand réveil, un mouvement religieux évangélique dont l'élan missionnaire enjoignit aux nouveaux convertis blancs d'œuvrer pour le salut des esclaves. Le méthodisme et le baptisme, dont la doctrine de l'engagement individuel tranchait avec le déterminisme calviniste, rencontrèrent en particulier un succès important parmi la population noire.

La majorité des maîtres encourageaient la conversion de leurs esclaves. Faute de lieu de culte, certains esclaves recevaient la lecture de la Bible de la bouche même de leur maître. Malgré le contrôle que les maîtres tentaient de conserver sur cette part de leur vie, les esclaves parvinrent à développer une « Église invisible » dont les discours et les pratiques différaient sensiblement de celle des Blancs.

Lors des cérémonies qui échappaient au regard de leurs maîtres, le discours de soumission que relayaient les Églises du Sud était rejeté par les esclaves au profit de choix liturgiques qui privilégiaient le potentiel émancipateur des Écritures. L’épisode de l'Exode des esclaves du pharaon menés par Moïse tenait par exemple une grande place dans les chants (les negro spirituals) et les sermons. Les célébrations qui empruntaient pour partie au registre des revivals meetings incluaient des éléments plus spécifiquement afro-américains. Les danses rituelles (les ring shows) et les séances de psalmodie dont les participants approchaient de la transe témoignaient d'une ferveur qui tranchait avec l'austérité formelle des cérémonies des élites blanches épiscopaliennes.

Evolution démographique

           Bien que n'ayant importé qu'environ 6 % de la population d'esclaves du continent, les États-Unis comptèrent rapidement une population d'esclaves plus importante que celles des Caraïbes ou du Brésil. En 1810, soit deux ans après l'interdiction officielle de la traite, les États-Unis comptaient 1,1 million d'esclaves, soit le double de leur importation totale. En 1860, cette population avait presque quadruplé pour atteindre un total de 4 millions.

Si, dans les autres colonies importatrices d'esclaves, le taux de mortalité était très élevé, aux États-Unis, le taux de natalité des esclaves lui fut dès l'origine supérieur, car en Amérique du Nord, où la majorité des esclaves vivaient dans des plantations de moins de dix esclaves, les relations entre les propriétaires et esclaves s'en trouvaient fondamentalement modifiées : la majorité des maîtres vivaient dans leurs plantations et ne déléguaient pas sa gestion à un régisseur.

Révoltes et fuites

L’Underground Railroad

.            Il faut distinguer au sein des esclaves en fuite les outliers des marrons : les premiers continuent de vivre à proximité de la plantation, tirant leur subsistance de la rapine ou parfois même de l'aide d'esclaves restés à l'intérieur de la plantation. Les seconds s'établissent dans des zones inaccessibles, montagnes ou marécages. L’abolition progressive de l’esclavage dans les États du Nord ouvre une possibilité supplémentaire aux esclaves du Sud, en leur offrant un refuge potentiel sur le territoire même des États-Unis.

Le « Chemin de fer clandestin » était un réseau secret et décentralisé de routes clandestines pour aider la fuite et faciliter l’accueil des esclaves noirs américains pour se réfugier au-delà de la ligne Mason-Dixon et jusqu’au Canada avec l'aide des abolitionnistes qui adhéraient à leur cause.

Composé de conducteurs et de relais ou « stations », il implique un nombre croissant d’abolitionnistes blancs et de Noirs libres. Le terme d’Underground Railroad fait ainsi son apparition dans la presse au début des années 1840 et concentre les récriminations des planteurs du Sud.

Ce terme s'appliquait également à tous ceux qui aidaient les fugitifs : aux abolitionnistes, aux noirs, aux blancs, aux personnes libres ou aux esclaves. Plusieurs autres routes permettaient de se rendre au Mexique et à l'étranger. Bien que, dès la fin du XVIIe siècle jusqu'à la Révolution américaine et même quelque temps après, il existât un « chemin de fer clandestin » s'étendant vers le sud en direction de la Floride, qui était alors un territoire espagnol, le réseau aujourd'hui connu sous le nom de Underground Railroad fut lui formé au début du XIXe siècle et, ce fut entre 1850 et 1860 qu'il fut le plus performant.

D'après une estimation, en 1850, 100 000 esclaves se seraient échappés grâce au « Railroad ». L'Amérique du Nord britannique, où l'esclavage était interdit, était une destination courante, puisque sa longue frontière offrait de nombreux points d'accès. Plus de 30 000 personnes sont supposées s'y être échappées grâce au réseau pendant la période de pointe qui dura 20 années, bien que les chiffres du recensement américain ne fassent état que de 6 000.

La ligne Mason-Dixon

.            Depuis la fin de la guerre d'indépendance des États-Unis, la ligne Mason-Dixon était la ligne de démarcation entre les États abolitionnistes du Nord et les États esclavagistes du Sud, jusqu'au Compromis du Missouri voté en 1820 qui déplace la limite à la latitude 36°30' Nord (frontière sud du Missouri) pour les territoires de l'ancienne Louisiane française, achetée en 1803.

Délimitant les frontières du Maryland avec celles du Delaware et de la Pennsylvanie, établie entre 1763 et 1767, elle est située à environ 39°43'20" de latitude Nord entre le Maryland et la Pennsylvanie d'une part ; 75°47′18 de longitude ouest entre le Maryland et le Delaware.

Même après la guerre, cette frontière est restée un fort symbole de division culturelle entre les États du Sud et du Nord. John Fitzgerald Kennedy a construit une autoroute traversant la ligne qui est aujourd'hui nommée en son honneur. Dans l'usage, elle représente aujourd'hui la démarcation formelle entre le Nord et le Sud des États-Unis.

.            D'un point de vue étymologique, c'est probablement de son nom que sont nées les expressions "Dixie" et "Dixieland" pour désigner les États du sud. Pour d'autres, les termes "Dixie" ou Dixieland" trouvent leur source dans le billet de banque américain de dix dollars ; en effet, le dit billet en circulation dans les États de l'Union au cours de la guerre de sécession portait la mention "TEN" dollars, soit dix en anglais, alors que le billet de même valeur circulant dans les États de la Confédération portait la mention "DIX" au lieu de "TEN". D'où le "DIXIELAND", ou "pays du dix".

Révoltes

           L’étude de la résistance des esclaves prit son essor avec la publication en 1943 d’American negro slave revolts de l’historien marxiste Herbert Aptheker. Aptheker répertorie 250 révoltes et complots du XVIIe siècle à la fin du XIXe siècle. Il distingue les révoltes planifiées des révoltes spontanées.

Les révoltes planifiées impliquent une division du travail entre les insurgés. Elles ont le projet de conquérir un territoire ou de préparer une évasion massive. Le stade de l’insurrection a rarement été franchie en Amérique du Nord. Dans la majorité des cas, la rumeur de la révolte a été ébruitée et la conspiration démasquée.

Les révoltes réactives spontanées naissent d’un incident entraînant le meurtre du régisseur ou du maître et la destruction de sa propriété. Elles comptent sur les esclaves de la plantation puis ceux des propriétés avoisinantes pour lui fournir, par une réaction en chaîne, des troupes supplémentaires. Le soulèvement de German Coast en Louisiane débuta le 8 janvier 1811 lorsqu'un esclave blessa son maître et tua son fils à l'aide d'une hache. En réunissant de 180 à 500 esclaves en 1811, il est tenu pour être la plus grande révolte d’esclaves qu’ait connu le territoire américain.

Abolition

.            Les premiers abolitionnistes américains se trouvent d'abord dans les sociétés Quakers de Pennsylvanie : dès 1688, trois d'entre eux, rédigent et publient la Protestation de Germantown (un quartier de Philadelphie), qui dénonce l'esclavage. En 1759, les Quakers pennsylvaniens s'interdisent toutes pratiques esclavagistes. En 1761, la colonie lève une taxe sur tout esclave importé à l'intérieur de ses limites. Dans les années 1770, la Société d’émancipation des Noirs libres et illégalement réduits à la servilité est fondée à Philadelphie. En 1794 est créée la Convention des sociétés abolitionnistes à Philadelphie. En 1786, la Caroline du Nord augmente fortement les droits sur l’importation des esclaves ; l’esclavage disparaît au nord des États-Unis au début XIXe siècle.

L'esclavage est aboli en 1777 dans le Vermont, en 1780 en Pennsylvanie, en 1783 dans le Massachusetts et le New Hampshire. Une loi de 1782 votée en Virginie entraîne la libération de 10 000 Noirs en dix ans. En 1783, le Maryland interdit l'importation d'esclaves. La Caroline du Sud interdit la traite en 1803. L'Ordonnance du Nord-Ouest (1787) interdit l'esclavage dans le territoire du Nord-Ouest et établit de fait la limite entre les états esclavagistes et les autres sur l'Ohio. La traite négrière est abolie officiellement en 1808, même si les contrebandiers la poursuivent clandestinement pendant plusieurs années.

Pourtant, lorsque la Constitution américaine entre en vigueur le 4 mars 1789, elle ne remet pas en cause l'esclavage pratiqué dans les États du Sud, afin de garantir l'union de la jeune nation. Si les esclaves sont exclus de la citoyenneté, les États du Sud réclament qu'ils soient comptabilisés dans le recensement qui doit permettre la répartition des sièges à la Chambre des représentants. Cette revendication qui avantagerait considérablement les États-Unis du Sud aboutit à un compromis connu sous le nom de « clause des trois cinquièmes » ; cette disposition ajoute au total de la population libre des différents États « les trois cinquièmes de toutes autres personnes » vivant sur le territoire, c'est-à-dire les esclaves qui, comme dans l'ensemble de la Constitution, ne sont pas désignés directement.

Il faudra attendre le 13ème amendement du 06 décembre 1865 pour abolir l'esclavage et la servitude involontaire, sur tout le territoire, sauf … en tant que punition pour un crime ! On notera que l’Etat du Mississipi n’a ratifié ce 13ème amendement que le 07 février 2013, soit 148 ans après tous les autres Etats.

Conséquences politiques de l’expansion vers l’Ouest

.            Avec l’expansion territoriale vers l'Ouest, l’esclavage cristallise l’opposition croissante entre le Nord et le Sud du pays.

Une série de compromis politiques préserve l’unité du pays en maintenant l’équilibre numérique entre États esclavagistes et États libres qui conditionne l’égale représentation des deux tendances au Sénat.

Le premier d’entre eux, le compromis du Missouri ou compromis de 1820, stipule que les futurs États qui seront créés dans l’ancienne Louisiane seront esclavagistes ou abolitionnistes selon qu’ils se situeront au sud ou au nord du 36° 30' parallèle, la frontière sud du Missouri. Le Congrès décide aussi que le Missouri restera un État esclavagiste mais ne pourra introduire de nouveaux esclaves et que tout enfant né après l'admission de parents esclaves sera automatiquement affranchi à l'âge de 25 ans. Il répond à la crise suscitée par l’entrée dans l’Union du nouvel État du Missouri où vivent déjà des esclaves. Pour faire contrepoids à ce nouvel État esclavagiste, un nouvel État libre, le Maine, est détaché du Massachusetts.

La controverse s’anime à nouveau avec la perspective de l’admission du Texas et plus encore de la Californie, le cas de cette dernière étant finalement réglé par le compromis de 1850. Le nouvel État peut intégrer l’Union en tant qu'État libre en échange de deux mesures : le renforcement du Fugitive Slave Act qui confie désormais à l’administration fédérale le pouvoir de restituer les esclaves fugitifs qui auraient trouvé refuge sur le territoire des États libres et la garantie que les territoires du Nouveau-Mexique et de l'Utah décideront, sans intervention du pouvoir fédéral, du maintien ou de l'abolition de l'esclavage au moment de leur entrée dans l’Union. En outre, le commerce des esclaves est interdit dans le district fédéral de Columbia.

Compromis de 1850

.            Le compromis de 1850 vise à maintenir l'équilibre établi entre la représentation des États esclavagistes et non-esclavagistes au Sénat des États-Unis. En effet, chaque État américain étant représenté par deux membres au Sénat, chaque camp veut être en mesure de pouvoir défendre ses intérêts.

Ainsi, depuis la déclaration d'indépendance en 1776, toute nouvelle adhésion à l'Union allait par paire : deux États à la fois intégraient l'Union; un autorisant l'esclavage, et l'autre non et ce afin que la représentation au Sénat reste équilibrée. En outre, il avait été décidé, par le compromis du Missouri de 1820, que la limite du 36,30° de latitude déterminerait la frontière entre États du Sud et États du Nord. Or, si des États situés au Sud de cette limite prohibent l'esclavage, par exemple la Californie, le Sud est-il fondé à le leur imposer contre leur gré ?

En parallèle, au milieu des années 1850 se pose la question des esclaves en fuite. En effet, nombre d'entre eux fuient les États esclavagistes du Sud pour trouver la liberté au Nord. Le Sud exige leur restitution alors que l'opinion publique au Nord, soulevée par les abolitionnistes, se révolte à cette pensée.

Ainsi, en 1850, Henry Clay (qui était déjà à l'origine du compromis de 1820), fait adopter au Sénat le compromis de 1850 relatif à l'entrée de la Californie dans l'Union. Celle-ci peut intégrer l’Union en tant qu'État libre, en échange, les États du Nord s'engagent à restituer à ceux du Sud tout esclave fugitif. En outre, le commerce des esclaves est supprimé dans le district fédéral et le Nouveau-Mexique et l'Utah seront à même de décider de l'admission ou de l'abolition de l'esclavage. Enfin, l'esclavage est aboli à Washington D.C.

Fugitive Slave Act (L’acte de 1793, signé par G.Washington)

           Le Fugitive Slave Act est une proposition de loi préparée par le Congrès en février 1793 pour résoudre un conflit entre les États de Pennsylvanie et de Virginie lié au problème posé par John Davis. Le gouverneur de Pennsylvanie, Thomas Mifflin, demande l’extradition de trois virginiens accusés du kidnapping de Davis que Beverly Randolph, gouverneur de Virginie, refuse sous prétexte que Davis est un esclave évadé, ce à quoi Mifflin rétorque que Davis est un homme libre et doit être protégé.

Cette loi est la première d’une longue série d’actes fédéraux tentant de définir un juste milieu entre la liberté personnelle et le droit à la propriété, en particulier lorsque la loi d’un État défendant la liberté est en contradiction avec celle d’un autre État reconnaissant le droit à la possession d’esclaves.

La législation alors en cours dénie aux esclaves, de par leur condition de possession, de prétendre à des droits constitutionnels. La loi de 1793 précise que les esclaves libérés sont soumis aux mêmes restrictions. Ainsi, les esclaves fugitifs ne sont pas autorisés à présenter leur défense ou la preuve de leur libération devant un tribunal.

De même, cette loi confirme les dispositions de la Constitution qui officialisent et protègent l’esclavage. Elle définit comme crime fédéral toute aide à un esclave en fuite et définit des mécanismes légaux par lesquels ces derniers doivent être arrêtés, traduits devant un juge et retournés à leurs maîtres.

Enfin, la loi précise qu’un esclave évadé est considéré comme fugitif, pouvant être capturé à n’importe quel moment et n’importe où sur le territoire des États-Unis (y compris dans les États dits libres). Le cas échéant, cette mesure s’applique également aux enfants nés d’une mère esclave.

.            L’une des conséquences majeures de cette loi est le développement d’une nouvelle profession, les slave-catchers (litt. captureurs d’esclaves) dont le but est de rechercher, capturer et remettre les esclaves en fuite à leurs propriétaires contre rémunération. Bien souvent, ces chasseurs vont dépasser la loi, capturant des noirs libres pour les revendre comme esclaves. En réponse, des mouvements abolitionnistes vont s’organiser illégalement, tels que le chemin de fer souterrain.

Arrêt Scott v. Sandford

           Dred Scott v. John F. A. Sandford (Dred Scott contre John F. A. Sandford) est un arrêt de la Cour suprême des États-Unis, rendu en mars 1857. En rendant cet arrêt dans les dernières années avant la guerre de Sécession, la cour prend fermement position en faveur de l'esclavage, déclarant : d'une part, qu'un Noir, même libre, ne peut être citoyen des États-Unis ; d'autre part que, dans les territoires des États-Unis (qui à l'époque, ne sont pas encore des États et sont administrés par le gouvernement fédéral) l'interdiction de l'esclavage est inconstitutionnelle. C'est certainement aujourd'hui l'arrêt de la Cour suprême le plus unanimement réprouvé.

.            L'acte Kansas-Nebraska vient confirmer en 1854 l’ascendant des esclavagistes au Congrès. Il affirme que l’État fédéral ne pourra pas se prononcer sur le statut conféré à l’esclavage dans ces deux futurs États, la décision en étant réservée à ses habitants selon le principe de la squatter sovereignty. La ligne de partage, établie par le compromis du Missouri, qui restreignait l’esclavage au sud du 36°30’ parallèle est elle aussi implicitement remise en cause. La loi aboutit sur le territoire du Kansas à une série d’affrontements qui lui vaut le surnom de Bleeding Kansas (Kansas sanglant).

Bleeding Kansas

           Le concept historique de Bleeding Kansas (Kansas sanguinolent), parfois mentionné dans l'histoire comme Bloody Kansas (Kansas sanglant) ou Border War (Guerre de frontière), englobe une série de violentes confrontations politiques et populaires qui opposèrent, de 1854 à 1861, dans le Territoire du Kansas et les villes de la frontière ouest du Missouri, les Free Soilers (anti-esclavagistes) et les Border Ruffians, partisans de l'esclavage.

La guerre de Sécession (Civil War)

           Si la question de l’esclavage est indiscutablement importante, avec celle de l’économie, au déclenchement du conflit, celle de l’abolition n’apparaît que manière indirecte au rang des préoccupations de ses protagonistes. La position d'Abraham Lincoln, le président républicain nouvellement élu, était claire au sujet de l’esclavage : intellectuellement opposé à cette institution, il s’était prononcé contre son expansion tout en promettant de ne pas la remettre en question dans les États où elle existait déjà.

Ce n’est qu’avec la Proclamation d'Emancipation du 1er janvier 1863 par Lincoln, qui déclare libre tout esclave résidant sur le territoire de la Confédération sudiste qui n'est pas sous contrôle de l'Union, que l’abolition devient l’un des objectifs affichés du camp nordiste. Après la guerre, le 13e amendement de la Constitution américaine abolit définitivement l’esclavage sur le territoire américain ; durant la Reconstruction qui suivit la guerre, deux amendements consécutifs, le 14e et 15e, ne parviendront toutefois pas à empêcher l’instauration d’un système ségrégationniste dans le Sud du pays.

Comportement des esclaves du Sud

           Le comportement des esclaves du Sud durant la guerre a fait l’objet de nombreuses controverses. L’idée de la loyauté des esclaves à leurs propriétaires sudistes, largement répandue jusqu’au début du XXe siècle, est aujourd’hui largement abandonnée. Bien que n’ayant pas organisé de grandes rébellions, identique aux rébellions serviles caribéennes, les esclaves profitèrent de la désorganisation des structures de contrôle occasionnée par la guerre pour ralentir leur travail ou même refuser d’obéir à leurs propriétaires. À l’approche des troupes nordistes, beaucoup s’enfuyaient pour rejoindre le camp adverse.

Ce comportement obligea le commandement militaire puis la direction politique à se prononcer sur le statut à conférer aux esclaves fugitifs, désignés sous le terme de contrabands, et aux esclaves établis sur les territoires occupés par les troupes nordistes. S’agissant des premiers, une loi votée par le Congrès interdit en mars 1862 de renvoyer les fuyards à leurs anciens propriétaires. Le second problème donna lieu à plusieurs passes d’armes entre pouvoirs militaire et politique. Le général Frémont au mois d’août 1861, puis le général Hunter en mai 1862 prirent, dans leur secteur respectif, des mesures d’émancipation des esclaves appartenant à des planteurs sécessionnistes ; ils furent à deux reprises désavoués par le président Lincoln.

Statistiques

           Sur les huit millions de Blancs environ que comptaient la totalité des États esclavagistes, seulement 385 000 possédaient des esclaves, soit 4,8 % de la population. La moitié n'avait que cinq esclaves ou moins, mais 110 000 Blancs en avaient plus de 50 et 3 000 d'entre eux, plus de 100.

Black Codes (États-Unis)

           Les Black Codes sont un ensemble de lois américaines, votées par les États ou au niveau local, qui avaient pour objet de limiter les droits fondamentaux et les droits civiques des Noirs.

À l'origine, la constitution des États-Unis validait l'esclavage. Dans ce contexte, les États du Nord et les États du Sud ont adopté une législation raciale dès le début du XIXe siècle. Beaucoup d'États nordistes, pourtant anti-esclavagistes, adoptèrent comme les États du Sud des lois supprimant le droit de vote des Noirs, ou interdisant les mariages mixtes. Cependant, l'expression Black Codes se réfère en priorité à la législation mise en place par les États du Sud à la fin de la guerre de Sécession à propos du travail, des droits civiques et du droit à l'émigration des esclaves fraîchement émancipés.

Au Texas, par exemple, la 11e législature introduisit les Black Codes en 1866. Cela d'une part pour confirmer le statut d'infériorité que les Noirs et les esclaves émancipés avaient avant la guerre du Texas et d'autre part, pour contrôler le travail des Noirs dans la société.

Le législateur, en amendant le code pénal en 1866, n'a fait que renforcer la barrière continue entre les Blancs et les Noirs en décrétant Noirs tous ceux qui avaient au moins 1/8e de sang africain dans les veines, sous réserve de dispositions particulières légales.

Les Black Codes entrés en application juste après la guerre de Sécession, même s'ils variaient d'un État à un autre, visaient l'objectif de s'assurer en permanence une main-d'œuvre à bon marché et ont donc contribué à pérenniser le statut d'infériorité des esclaves affranchis. Les Black Codes trouvaient leurs fondements dans les anciennes lois sur les esclaves.

Le Ku Klux Klan

.            Le Ku Klux Klan (le KKK ou Klan), fondé le 24 décembre 1865, est une organisation suprématiste blanche protestante. Classée à l'extrême-droite sur l'échiquier politique américain, elle n'a cependant jamais été un parti politique, mais une organisation de défense ou de lobbying des intérêts et des préjugés des éléments traditionalistes et xénophobes de certains Blancs protestants, les White Anglo-Saxon Protestant (WASP) qui se revendiquent en tant que communauté « ethnico-religieuse » et appuient leur revendication d'une « suprématie blanche » sur une interprétation très particulière de la Genèse (très présente dans la « Bible belt ») et sur les doctrines racistes de l'anthropologie du XIXe siècle.

Le Ku Klux Klan prône schématiquement la suprématie de la «race» américaine blanche sur les autres «races»: - Noirs (descendants des anciens esclaves), - Asiatiques (immigrés chinois et japonais), - la communauté Arabe, - Hispaniques (Mexicains, Cubains, Portoricains et autres peuples issus d'Amérique latine), ainsi que généralement l'antisémitisme, l'anticatholicisme (ici sont surtout visés les immigrés d'obédience catholique : Polonais, Italiens, Irlandais et Français), l'anti-orthodoxie (ici sont visés les levantins et les Européens orientaux tels les Grecs, Roumains, Yougoslaves, Russes ou Ukrainiens...), l'anticommunisme et l'homophobie. Il est d'abord conservateur et xénophobe. Dans une large mesure, il est aussi très anti-centraliste (très hostile à ce qu'il considère comme des empiètements des autorités fédérales sur les droits des États) et plutôt isolationniste en politique étrangère.

Le Ku Klux Klan est primitivement issu de la défaite et de l'occupation des onze États sécessionnistes de l'Union en 1860-1861 et membres des États confédérés d'Amérique (CSA), territoire familièrement appelé Dixieland par les troupes fédérales.

Il renaît beaucoup plus tard au moment de la Première Guerre mondiale, mais cette fois-ci sous la forme d'une association légale et culturelle, ouverte à tous les WASP, du Nord comme du Sud, désireux de défendre les valeurs qu'ils considèrent comme fondamentales de la « Nation blanche » américaine.

Le second Ku Klux Klan disparaît officiellement en 1944.

 

Le Code Noir 

Herodote.net - Alban Dignart – 16 mai 2016

           Louis XIV réaffirme son autorité sur les colons et leurs esclaves. Limiter les abus de l'esclavage au risque de le légitimer

.            L'esclavage jette une ombre tragique sur la France des Temps modernes et des Lumières (XVIIe, XVIIIe et début du XIXe siècles).

Alors que le royaume avait de longue date rejeté le servage et toute forme de servitude, des aventuriers et des marchands renouent avec ces pratiques dans les colonies d'outre-mer, à l'imitation des Portugais et des Espagnols.

           Dès le XVe siècle, dans la péninsule ibérique, on a reproduit le modèle oriental des grandes plantations sucrières avec des esclaves africains achetés sur les marchés arabes. La découverte du Nouveau Monde donne un nouvel élan à cette pratique et les colons européens vont dès lors s'approvisionner directement en esclaves dans le golfe de Guinée, auprès des négociants africains.

Maître de conférences à la Sorbonne (Paris), Frédéric Régent est un spécialiste reconnu du premier empire colonial français, du XVIIe au milieu du XIXe siècle. Dans l'analyse ci-dessous, nous nous sommes aussi très largement inspirés de ses cours.  

Le Roi veut se faire respecter dans ses îles lointaines

           Aux Antilles, au XVIIe siècle, la culture du tabac est progressivement remplacée par celle du sucre, plus exigeante en main-d'œuvre. Le recours à des Européens engagés sous contrat à durée limitée (trois ans) se révélant déficient, on fait de plus en plus appel à des Africains. Ainsi, l'esclavage réapparaît à grande échelle au-delà des mers sans que les gouvernants européens l'aient sciemment organisé. Mais ils ne tardent pas à s'en inquiéter car ils y voient, plus grave que tout, une menace contre leur autorité. Il ne faudrait pas que le droit colonial échappe à l'emprise des juristes royaux !

À Versailles, à la Cour de Louis XIV, le ministre Jean-Baptiste Colbert est saisi en 1681 de la question de l'esclavage aux colonies en sa qualité de secrétaire d'État à la Marine.

Comme il est devenu impossible d'interdire l'esclavage, sauf à se mettre à dos la riche bourgeoisie qui vit du commerce triangulaire et risquer de voir les colons se vendre aux Anglais, Colbert envisage de la codifier ou plutôt de réunir dans un même opus sanctifié par le sceau royal les règlements qui se multipliés dans les îles de façon désordonnée.

Le 30 avril 1681, il interroge le gouverneur général des îles d’Amérique Blénac et l'intendant Patoulet sur l'évolution de la population des colonies et sur la condition des enfants nés de l'union des esclaves africaines avec les blancs ou les Indiens. Les îles concernées sont essentiellement Saint-Christophe, la Martinique, la Guadeloupe et la partie occidentale de Saint-Domingue.

Homme de bureau, soucieux de rigueur et de précision, le grand Colbert prépare un texte législatif pour encadrer les relations entre maîtres et esclaves et préciser les sanctions qui peuvent s'appliquer à ces derniers.

Mort en 1683, il laisse à son fils, le marquis de Seignelay, secrétaire d'État à la Marine et aux colonies comme son père, le soin d'achever et mettre en œuvre le projet. C'est lui qui apposera la signature au bas de l'édit.

  

Un texte à multiples facettes

           Le Code Noir est sorti de l'oubli avec la publication en 1987 d'un essai virulent par l'historien catalan Louis Sala-Molins : Le Code noir ou le calvaire de Canaan. L'auteur n'a pas craint de le qualifier de « texte juridique le plus monstrueux qu'aient produit les temps modernes », formule qui a opportunément nourri les revendications communautaristes.

Baptisé Code Noir à l'initiative d'un imprimeur en 1718, il désigne usuellement un ensemble de textes juridiques promulgués par les gouvernements français de 1685 à l'abolition de l'esclavage, en 1848.

Promulgué en mars 1685, le premier de ces textes est intitulé Édit (ou ordonnance) sur la police des îles de l'Amérique française.

Il régente l'ensemble des relations civiles, pénales et religieuses dans ces îles que le gouvernement a reprises aux compagnies privées en 1674 et administre depuis lors en direct.

Pragmatique, il rassemble et synthétise pour l'essentiel les normes juridiques déjà en place dans les îles et communiquées dès 1681 à Colbert père et fils à leur demande par les gouverneurs locaux.

Expulsion des juifs, répression des protestants :

.            Venant à un moment où se renforce en France la répression contre les protestants et les juifs, l'édit introduit aussi des éléments inédits.

Dans le premier de ses soixante articles, il exige que les juifs soient expulsés des colonies en application d'un ordre royal du 23 avril 1615 remis à l'ordre du jour le 24 septembre 1683, après la mort de Colbert ; notons que celui-ci, par pragmatisme, avait de son vivant accepté que s'établissent dans les colonies les juifs chassés du Brésil et d'ailleurs :

Article 1er :

Voulons que l'édit du feu Roi de Glorieuse Mémoire, notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles ; de chasser de nosdites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.

Les articles 3, 6 et 8 rappellent les contraintes qui pèsent sur les protestants, quelques mois avant la révocation de l'Édit de Nantes qui légalisera leur expulsion du royaume. Ces protestants sont en nombre relativement important dans les îles. On en recense 219 en 1671 à la Guadeloupe sur un total de 3 112 personnes libres (7%). Ils représentent près de 20% de la population de Basse-Terre.

Article 3 :

Interdisons tout exercice public d'autre religion que la religion catholique, apostolique et romaine.

Conversion des esclaves à la foi catholique :

.            En 1642, le roi Louis XIII avait autorisé la traite négrière sous la condition d'instruire les esclaves dans la religion catholique et de les affranchir une fois baptisés. 40 ans plus tard, ses recommandations sont encore très loin d'être respectées et l'édit de mars 1685 revient sur l'obligation de convertir les esclaves dans ses articles 2, 4, 5 et 14 :

Article 2 :

Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine.

Article 14 :

Les maîtres seront tenus de faire enterrer en terre sainte, dans les cimetières destinés à cet effet, leurs esclaves baptisés. Et, à l'égard de ceux qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés la nuit dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés.

Relations entre maîtres et esclaves :

.            Les relations entre maîtres et esclaves sont un élément parmi d'autres de l'édit. Ainsi que le note l'historien Frédéric Régent, les prescriptions de l'édit à leur propos sont marquées par l'empreinte du catholicisme :

Article 11 :

Défendons aussi aux maîtres d'user d'aucunes contraintes sur leurs esclaves pour les marier contre leur gré.

Les articles 22 à 27 font obligation aux maîtres de nourrir et soigner leurs esclaves, y compris dans la maladie et la vieillesse.

Article 27 :

Les esclaves infirmes par vieillesse, maladie ou autrement, soit que la maladie soit incurable ou non, seront nourris et entretenus par leurs maîtres, et, en cas qu'ils eussent abandonnés, lesdits esclaves seront adjugés à l'hôpital, auquel les maîtres seront condamnés de payer 6 sols par chacun jour, pour la nourriture et l'entretien de chacun esclave.

Article 47 :

Ne pourront être saisis et vendus séparément le mari, la femme et leurs enfants impubères, s'ils sont tous sous la puissance d'un même maître; déclarons nulles les saisies et ventes séparées qui en seront faites (...).

 

Statut de l'esclave :

           Maintes fois évoqué par les commentateurs, l'article 44 assimile l'esclave à un « bien meuble » dans une perspective patrimoniale.

Article 44 :

Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, n'avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers, sans préciput et droit d'aînesse, n'être sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni au retranchement des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort et testamentaire.

Cela ne signifie pas que l'esclave est déshumanisé, ce que contredit l'obligation faite au maître de l'éduquer dans la foi catholique ou la recommandation qui lui est faite de se marier devant un prêtre, mais qu'il a une valeur d'échange et peut être vendu ou transmis par héritage comme une quelconque marchandise, ce qui est le propre de l'esclave.

Le qualificatif de « meuble » s'oppose dans l'esprit des juristes du XVIIe siècle à celui d'« immeuble », qui caractérise par exemple le serf médiéval, lequel ne pouvait être vendu séparément de la terre sur laquelle il travaillait. L'esclave, quant à lui, peut être vendu indépendamment de la plantation sur laquelle il est né ou travaille.

Les esclaves sont dénués de droits civils par les articles 29 à 31 et ne peuvent notamment se porter partie civile devant un tribunal. Ils n'en sont pas moins responsables pénalement de leurs actes :

Article 32 :

Pourront les esclaves être poursuivis criminellement, sans qu'il soit besoin de rendre leurs maîtres partie, (sinon) en cas de complicité: et seront les esclaves accusés, jugés en première instance par les juges ordinaires et par appel au Conseil souverain, sur la même instruction et avec les mêmes formalités que les personnes libres.

Concernant la transmission de la condition servile, les juristes du XVIIe siècle, bien embarrassés, ont fait appel au droit romain inscrit dans le Code Justinien :

Article 13 :

Voulons que, si le mari esclave a épousé une femme libre, les enfants, tant mâles que filles, suivent la condition de leur mère et soient libres comme elle, nonobstant la servitude de leur père, et que, si le père est libre et la mère esclave, les enfants soient esclaves pareillement.

L'édit de mars 1685 réglemente par ailleurs de façon plutôt souple les affranchissements :

Article 55 :

Les maîtres âgés de vingt ans pourront affranchir leurs esclaves par tous actes vifs ou à cause de mort, sans qu'ils soient tenus de rendre raison de l'affranchissement, ni qu'ils aient besoin d'avis de parents, encore qu'ils soient mineurs de vingt-cinq ans.

Article 56 :

Les esclaves qui auront été fait légataires universels par leurs maîtres ou nommés exécuteurs de leurs testaments ou tuteurs de leurs enfants, seront tenus et réputés, les tenons et réputons pour affranchis.

L'édit donne aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités que ceux dont jouissent les personnes nées libres (art. 59). Il oblige le maître célibataire qui a un enfant avec son esclave à se marier avec elle (art. 9).

Interdits concernant les esclaves :

           Dans plusieurs articles (15, 16, 18, 19), les esclaves subissent des interdits : pas le droit de porter une arme, de faire la fête avec des esclaves d'autres plantations, de circuler sans permission, de vendre des marchandises...

Article 15 :

Défendons aux esclaves de porter aucunes armes offensives ni de gros bâtons, à peine de fouet et de confiscation des armes au profit de celui qui les en trouvera saisis, à l'exception seulement de ceux qui sont envoyés à la chasse par leurs maîtres et qui seront porteurs de leurs billets ou marques connus.

Les articles 16, 19, 24, 29 révèlent aussi un certain degré d'autonomie laissé aux esclaves par leurs maîtres : on tolère les assemblées d’esclaves pour noces, la vente au marché ou chez les particuliers des denrées telles que des fruits, légumes, bois à brûler, herbes avec l’autorisation écrite du maître, l'octroi à l'esclave d'une journée pour qu’il se nourrisse lui-même, le droit de tenir une boutique et de faire du commerce pour le compte du maître ainsi que d’avoir un pécule et de le faire fructifier.

Le roi affirme la supériorité de la justice royale sur la justice domestique du maître

.            Le roi se montre par-dessus tout soucieux d'imposer son autorité aux « habitants » ou colons. L'édit de mars 1685 interdit en conséquence les « traitements barbares et inhumains », y compris la torture et la mise à mort qui relèvent exclusivement de la justice royale.

Article 42 :

Pourront seulement les maîtres, lorsqu'ils croiront que leurs esclaves l'auront mérité, les faire enchaîner, et les faire battre de verges ou cordes ; leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membres à peine de confiscation des esclaves, et d'être procédé contre les maîtres extraordinairement.

L'article 43 découle de la lutte contre les justices seigneuriales, comme le rappelle ici aussi Frédéric Régent :

Article 43 :

Enjoignons à nos officiers de poursuivre criminellement les maîtres ou les commandeurs qui auront tué un esclave étant sous leur puissance ou sous leur direction et de punir le meurtre selon l'atrocité des circonstances; et, en cas qu'il y ait lieu à l'absolution, permettons à nos officiers de renvoyer tant les maîtres que les commandeurs absous, sans qu'ils aient besoin d'obtenir de nous Lettres de grâce.

La justice royale se veut elle-même très sévère à l'égard des esclaves, avec des peines qui vont jusqu'à la mutilation et la mort. Ainsi, la condamnation à mort peut intervenir pour des esclaves qui s'attrouperaient illégalement avec multiples récidives (article 16), qui frapperaient leur maître, leur maîtresse ou le mari de celle-ci, ou leurs enfants, avec contusion ou effusion de sang, ou au visage (article 33), pour voies de fait contre les personnes libres (article 34), pour vols aggravés (article 35) ou encore pour un troisième « marronnage » (délit de fuite).

Cette sévérité draconienne ne dissuadera pas nombre de maîtres de continuer à se « faire justice » eux-mêmes au mépris de la loi.

Vers une tardive abolition

.            Quoi qu'il en soit, l'édit de mars 1685 apparaît véritablement novateur en ce que, pour la première fois, l'administration centrale du royaume reconnaît et légitime l'existence de l'esclavage. C'est une grave entorse au droit français selon lequel, depuis le Moyen Âge, le sol du royaume rend libre.

Notons qu'il s'applique à la Martinique, siège du gouvernement général des îles d'Amérique, Saint-Christophe et la Guadeloupe. Il ne s'agit encore que de trois modestes « îles sous le vent » peuplées de quelques milliers d'habitants chacune.

D'autres édits de police assez similaires sont publiés en mai 1687 par le Conseil supérieur de Saint-Domingue, la perle du premier empire colonial français, en 1704 pour la Guyane, enfin en 1723 pour les Mascareignes dans l'océan Indien (l'île Bourbon, aujourd'hui La Réunion, et l'île de France, aujourd'hui île Maurice).

Au cours du XVIIIe siècle (le Siècle des Lumières !), sous la pression du secrétaire d'État à la marine et aux colonies, dans le cadre d'une réaction aristocratique, de nouveaux textes vont durcir l'édit de mars 1685, en limitant par exemple les affranchissements et en les soumettant à une taxe, en proscrivant les mariages mixtes, en limitant les droits professionnels des affranchis et de leurs descendants, appelés « libres de couleur ».

           Ces discriminations constitutives du préjugé de couleur sont abolies par l'édit révolutionnaire du 4 février 1794, mais seulement en Guadeloupe et Guyane ainsi qu'à Saint-Domingue, en passe de devenir indépendante sous le nom de Haïti. La Martinique, livrée aux Anglais, n'est pas concernée de même que les Mascareignes, dont les colons n'en font qu'à leur tête.

           Rétabli en 1802, sous le Consulat, le Code Noir va ensuite évoluer dans un sens de plus en plus libéral sous l'influence des ligues abolitionnistes et de l'Angleterre qui abolit l'esclavage dès 1833.

 

27 avril 1848 : Abolition de l'esclavage en France

Herodote.net - Joseph Savès – 26 fév 2017

           Le 27 avril 1848, le gouvernement de la République française publie les décrets d'abolition immédiate de l'esclavage dans les colonies françaises. Sont concernées essentiellement les vieilles colonies héritées de l'Ancien Régime, dont l'économie encore sur les grandes plantations sucrières.

Le long parcours des abolitionnistes

.            En 1537, peu après son introduction dans les colonies des Amériques, l'esclavage avait été condamné par le pape Paul III mais les injonctions pontificales n'avaient pas eu plus de succès chez les planteurs d'Amérique qu'elles n'en ont aujourd'hui en matière de morale. C'est qu'à la Renaissance, la papauté ne pouvait déjà plus, comme au Moyen Âge, faire fléchir les dirigeants chrétiens en agitant la menace de l'excommunication.

.            Sous la Révolution française, le 04 fév 1794, les députés de la Convention abolissent l'esclavage une première fois pour calmer la révolte des esclaves dans les colonies des Antilles et empêcher l'Angleterre de s'en emparer. Mais Napoléon Bonaparte revient sur cette mesure et légalise l'esclavage le 20 mai 1802.

Les Anglais, sous la pression des sociétés philanthropiques d'inspiration chrétienne, se montrent plus résolus. Ils abolissent la traite atlantique en 1807 et l'esclavage en 1833.

Les libéraux et philanthropes français sont tout aussi disposés que leurs homologues d'outre-Manche à éradiquer cette institution indigne. Ils sont soutenus dans les colonies par les « libres de couleur » (affranchis) qui, n'en pouvant plus de brimades et d'humiliations, ont pris le parti des esclaves.

Mais ils sont entravés dans leur combat par les groupes de pression des riches planteurs. Le traumatisme de la guerre qui a mené à l'indépendance d'Haïti et le ressentiment des anciens planteurs de Saint-Domingue jouent aussi contre eux.

           En 1831, une loi supprime dans les colonies françaises toutes les entraves aux affranchissements. La même année, une convention franco-britannique autorise le «droit de visite» par les navires de guerre des deux pays sur les navires marchands de toutes nationalités suspectés de pratiquer la traite négrière.

.            En 1845, une loi interdit les châtiments corporels et le fouet ... Ces dispositions laissent espérer une disparition progressive de l'esclavage mais cela ne suffit pas aux abolitionnistes, réunis au sein de la Société française pour l'abolition de l'esclavage.

Victor Schoelcher

.            L'un des plus écoutés est Victor Schoelcher, riche philanthrope catholique, libéral et républicain. Né en 1804 dans la famille d'un fabricant de porcelaine, il accomplit un long voyage de 18 mois au Mexique à l'instigation de son père qui veut lui enlever ses idées républicaines. De passage aux Antilles, le jeune homme découvre l'esclavage.

Beaucoup plus tard, en 1840, il accomplit un nouveau périple dans les colonies à esclaves de la France. C'est pour y noter une situation proprement explosive. Il milite dès lors pour une abolition concertée avec les planteurs.

Cyrille Bissette

           Parmi les abolitionnistes les plus radicaux figure un négociant métis de Fort-de-France (Martinique), Cyrille Bissettte, né en 1795. Sa mère est une demi-soeur de Joséphine de Beauharnais. Ce «libre de couleur» plaide dans son île pour une abolition immédiate. Cela lui vaut d'être marqué au fer rouge et envoyé au bagne de Brest. Le jugement est cassé et il peut continuer de défendre sa cause en métropole.

Enfin, la victoire

.            À Mayotte, sultanat musulman tombé sous protectorat français en 1841 et où n'existe aucun planteur européen, le gouvernement abolit l'esclavage dès le 9 décembre 1846, sous le règne de Louis-Philippe 1er.

Mais il faut attendre la Révolution de Février (1848) pour qu'enfin, dans l'effervescence républicaine, les abolitionnistes puissent contourner l'opposition des planteurs dans les vieilles colonies.

.            Le décret d'abolition est rédigé par Victor Schoelcher, sous-secrétaire d'État à la Marine dans le gouvernement provisoire. Il a souhaité ce modeste ministère parce que de lui dépendent les colonies et, donc, la législation relative aux esclaves.

Victor Schoelcher lui-même est sous la tutelle du ministre de la Marine, le grand physicien et astronome François Arago (62 ans). Celui-ci appartient à l'extrême-gauche républicaine et dès 1840 s'est fait l'écho à la Chambre des députés des revendications sociales. Il soutient à fond son subordonné dans son combat pour l'abolition.

Tirant parti des bonnes dispositions des députés dans les premiers mois qui suivent l'avènement de la République, Victor Schoelcher et François Arago libèrent par décret 250.000 esclaves noirs ou métis aux Antilles, à la Réunion comme en Guyane et à Saint-Louis du Sénégal.

Une application précipitée

.            Le décret, qui prévoit l'abolition dans un délai de deux mois, arrive dans les colonies quatre à cinq semaines plus tard. Mais sur place, les gouvernants des colonies et les planteurs ont en général pris les devants. La plupart des Blancs ont compris depuis longtemps que l'abolition était devenue inéluctable et s'y étaient préparés en multipliant les affranchissements.

À leur manière, les esclaves ont aussi accéléré le mouvement. À Saint-Pierre, en Martinique, une insurrection a éclaté le 22 mai 1848, avant qu'ait été connue l'existence du décret. Un meneur du nom de Romain ayant été incarcéré, une foule demande sa libération. Elle se heurte à des planteurs. Échauffourée. 33 morts. Le lendemain, dans l'urgence, le gouverneur de l'île décrète l'abolition de l'esclavage.

Même chose en Guadeloupe où le gouverneur abolit l'esclavage le 27 mai 1848 pour éteindre une insurrection naissante.

En Guyane, la liberté entre en application le 10 août 1848, à l'échéance prévue. À la Réunion, plus éloignée de la métropole, l'abolition prend officiellement effet le 20 décembre 1848 mais dans les faits, à cette date, l'esclavage n'existe déjà plus dans l'île.

           Les planteurs reçoivent une indemnité forfaitaire conformément au décret de Schoelcher. Ils tentent aussi de reprendre la main en sanctionnant le « vagabondage » dans les îles à sucre : c'est une façon d'obliger les anciens esclaves à souscrire des contrats de travail.

Ils contournent aussi l'interdiction de l'esclavage en faisant venir des « travailleurs sous contrat » de la Chine du sud ou du Tamil Nadu (Inde du Sud). Il s'agit d'un nouvel esclavage qui ne dit pas son nom comme celui que pratiquent à grande échelle en ce début du XXIe siècle les émirats du Golfe Persique. Les descendants de ces travailleurs représentent aujourd'hui un quart ou un tiers de la population de la Réunion et 15% environ de celle de la Guadeloupe.

L'abolition démentira les sombres prophéties des planteurs. Elle se traduira de fait par un regain de l'activité économique dans les colonies.

 

L'esclavage, une réalité qui dure

Herodote.net - Albert Dignat – 26 nov 2017

Maintien de l'esclavage en Afrique

           Dans toute la frange sahélienne au sud du Sahara (Mauritanie, Mali, Niger, Nigeria, Tchad, Soudan), de sanglantes tensions perdurent entre les descendants d'esclaves et leurs anciens propriétaires, généralement des nomades musulmans à peau claire.

Dans les années 1990, les commerçants mauritaniens du Sénégal ont été ainsi victimes de violences meurtrières de la part d'émeutiers noirs qui les ressentaient comme liés aux anciens trafiquants d'esclaves. Plus récemment, en Centrafrique, une agression venue du nord musulman et du Tchad voisin a réveillé dans la population noire la phobie des anciens trafiquants musulmans. Les commerçants de la capitale, immigrés récents, en ont fait les frais.

Convoi de captifs en Afrique au XIXe siècle (gravure abolitionniste)

Chez les bédouins qui nomadisent dans la région du Niger, l'esclavage concernerait encore plusieurs millions de personnes, des noirs au service de leur maître jour et nuit, toute leur vie durant, et qui sont tués sans autre forme de procès s'ils tentent de s'enfuir. Au Soudan, dans le bassin supérieur du Nil, le trafic d'esclaves perdure entre les régions du sud, peuplées de noirs animistes ou chrétiens, et les régions du nord, dominées par des Arabes musulmans.

L'esclavage a aussi laissé des traces dans les mentalités. C'est ainsi qu'en Afrique du Nord, au Maroc comme en Algérie, les immigrés d'Afrique noire se plaignent d'être traités avec mépris, honteusement exploités et souvent violentés. « La couleur de peau est toujours associée à un statut inférieur. Des tribus pratiquaient l'esclavagisme dans tout le Maghreb et c'est resté dans l'imaginaire collectif », souligne le sociologue marocain Mehdi Alioua (Le Monde, 26 novembre 2017).

Sur les côtes de Libye, les noirs qui tentent de gagner l'Europe sont embarqués par les trafiquants musulmans sur des rafiots dans des conditions plus abominables que le « bois d'ébène » aux XVIIe-XVIIIe siècles. Des images d'un marché d'esclaves en Libye, volées par la chaîne CNN en novembre 2017, rappellent la persistance en islam de la traite négrière et même son regain, favorisé par le recul de l'ordre occidental.

Au cœur du continent africain aussi, l'effondrement des États et des administrations héritées de la colonisation européenne entraîne la reprise de trafics humains à grande échelle. En 2001, la presse a révélé la résurgence du travail servile sur le continent noir et fait état de bateaux chargés d'enfants dans le golfe de Guinée. En Côte d'Ivoire, au Gabon ou encore au Ghana, de petits planteurs et des artisans profitent ainsi de l'extrême misère de certaines contrées pour acheter des enfants à vil prix à leurs parents.

L'esclavage dans le monde au XXIe siècle (source : Washington Post)

L'Europe découvre à son tour l'esclavage

.            En Europe occidentale, l'esclavage fait son retour après mille ans d'absence. Il réapparaît dans les communautés africaines, dans les ambassades moyen-orientales et dans des ateliers asiatiques. Dans tous ces milieux, on exploite des immigrants clandestins rendus dociles par la privation de passeport et la menace de la prison.

L'esclavage s'introduit aussi dans certaines franges de la bourgeoisie française ou immigrée, où l'on emploie avec bonne conscience des femmes et des hommes de ménage d'origine africaine ou asiatique sans trop se poser de questions sur leur statut et sur leur degré de liberté vis-à-vis de leurs congénères. En Métropole, on estime qu’il existe encore quelques centaines d’esclaves (ressortissants des pays de l’Est, africains, asiatiques, …)

Aux Antilles et en Guyane, dans les départements français d'outre-mer, les pouvoirs publics et les élus tolèrent l'emploi d'immigrés haïtiens comme ouvriers agricoles ou domestiques, dans des conditions très proches du travail forcé et de l'esclavage. En Italie du sud et en Andalousie, de grandes exploitations agricoles embauchent dans une totale illégalité des migrants clandestins tout juste débarqués et corvéables à merci...

L'aggravation des conditions sociales, la précarisation du salariat et le recul de l'État de droit rendent plus difficile la traque de ces pratiques que l'Europe a eu le privilège d'ignorer pendant plusieurs siècles. Le combat contre l'esclavage n'est en rien achevé et il serait pour le moins malheureux d'en parler comme d'une affaire du passé.

Félicitons-nous que les députés français l'aient enfin reconnu et aient inscrit ce crime dans le Code pénal le 15 mai 2013 en le définissant comme « le fait d’exercer sur une personne les attributs du droit de propriété ou de maintenir une personne dans un état de sujétion continuelle en la contraignant à une prestation de travail ou sexuelle, ou la mendicité ou à toute prestation non rémunérée ».

 

L'esclavage existe toujours.

Algérie-focus.com - Essaïd Wakli – 18 octobre 18 2013      

           L’esclavage a perduré au XXe siècle, sous diverses formes, comme les camps de travail dans les régimes concentrationnaires. L’esclavage existe encore aujourd’hui, principalement dans la péninsule arabique, le sous-continent indien et certains pays d’Afrique. L’ONU estime à 25 millions le nombre de personnes vivant dans des conditions assimilables à de l’esclavage.

.            Selon une ONG américaine, l’esclavage est loin d’être banni en Algérie. Le pays compterait même le deuxième contingent d’esclaves de tout le Maghreb.

.            L’Organisation non gouvernementale américaine, Walk Free Foundation, qui a établi une liste de 162 pays dans lesquels l’esclavagisme existe encore, a indiqué que l’Algérie compte près de 70 000 esclaves. Ce qui fait de l’Algérie le deuxième pays du Maghreb avec le plus grand nombre d’individus réduits à l’esclavage. En effet, dans la région, seule la Mauritanie compte un plus grand nombre d’esclaves, avec 150 000 personnes concernées. Classée au 91ème rang au niveau mondial, l’Algérie devance en revanche le Maroc, qui figure à la 93ème place avec 50 000 esclaves et la Libye avec 17.000 esclaves. La Tunisie ferme la marche dans le Maghreb avec plus de 9 000 esclaves.

Dans le monde, l’ONG recense un total de 29,8 millions de personnes victime de l’esclavagisme, dont 76 % concentrées dans dix pays : Inde, Chine, Pakistan, Nigeria, Éthiopie, Russie, Thaïlande, Congo démocratique, Birmanie et Bangladesh. Mais le pays qui renferme le plus grand nombre de personnes en esclavage est l’Inde (près de 14 millions), devant la Chine (trois millions).

En bas du classement figurent l’Islande, l’Irlande ainsi que la Grande-Bretagne où, toujours selon WFF, il existe encore 4 400 personnes vivant comme esclaves.

           Walk Free Foundation est une Organisation non gouvernementale américaine qui se consacre à la lutte contre l’esclavage. Elle ambitionne de « réduire sensiblement l’esclavage » vers l’an 2020. Les critères sur lesquels se base cette fondation pour définir l’esclavage sont légèrement différents de ceux de la définition classique. Il s’agit du travail forcé, du mariage forcé, du trafic d’êtres humains et de la maltraitance. Le Congrès américain avait déjà évoqué ces cas lors d’un récent rapport sur les Droits de l’Homme en Algérie.

           A Rotherham, ville du nord-est de l’Angleterre, entre 1997 et 2013, quelque mille quatre cents mineurs, majoritairement des filles, ont été soumis à l’esclavage sexuel par « des gangs composés essentiellement d’hommes d’origine pakistanaise

 

Les esclaves de l'État islamique

Libérées des griffes de l'EI

Le Figaro - Thierry Oberlé – 16 juin 2017

Libérées des griffes de l'EI, d'anciennes captives yazidies racontent la folie psychopathe des djihadistes. D'autres restent prisonnières de l'enfer de Daech à Mossoul.

La tragédie des yazidis est sans fin. Alors que des esclaves de Daech sont encore prisonnières dans l'enfer de Mossoul, des fillettes de moins de 10 ans violées durant leur captivité et les enfants-soldats embrigadés dans les Lionceaux du califat éprouvent les pires difficultés à se remettre de leurs traumatismes. Libérés contre des rançons ou évadés, ils se morfondent dans des camps de déplacés au Kurdistan irakien. Nous les avons rencontrés dans le camp de Darkar, près de la frontière turque et syrienne, dans la clinique d'EliseCare, une ONG française qui leur vient en aide.

Nassan, mon fils «lionceau du califat», mon «héros»

Nassan avait 14 ans quand il a été enlevé par Daech en août 2014 avec sa mère Gulay, 34 ans à l'époque, ses deux sœurs cadettes et ses trois petits frères. L'adolescent d'apparence fragile au menton couvert d'un duvet naissant est l'aîné de la fratrie. À son âge, on grandit vite quand on est un captif au destin tout tracé d'enfant-soldat, quand on vous déracine pour un périple en principe sans retour. Nassan avait le choix entre mourir en se révoltant ou se soumettre en trahissant les siens pour finir en chair à canon. Il a emprunté une voie étroite pour devenir, à sa manière, le héros de son clan.

Retenu dans une prison sans barreau dont il ne pouvait s'échapper, le jeune homme «appartenait» à un djihadiste irakien de Mossoul. Un maître presque ordinaire convaincu que les yazidis, ce peuple croyant en un Dieu unique et pratiquant des rites millénaires revisités par les religions du Livre, sont des adorateurs du diable. Une fable colportée par l'islam dans une région où naître dans une minorité est un fardeau que l'on portera toute sa vie.

Nassan est né dans un petit village du fin fond de l'Irak non loin des lieux sacrés de sa secte : la montagne de Sinjar et la verdoyante vallée de Lalesh tapissée de temples blancs aux dômes coniques où repose au fond d'une grotte le tombeau de Cheikh Adi, le fondateur de l'ordre au XIIe siècle. II vénère Taous Malek, l'Ange Paon, et respecte d'obscurs tabous comme l'interdiction de manger de la salade ou de porter du bleu.

Marginaux parmi les marginaux, les yazidis subissent des massacres depuis des siècles. Pour les Arabes sunnites de Daech et leurs recrues accourues des quatre coins du monde afin de combattre à leurs côtés en Irak et en Syrie, ils sont la lie de l'humanité. Ces mécréants doivent être convertis de force ou détruits. Venus de Mossoul, leur «capitale», les combattants au drapeau noir de l'État islamique (EI) déferlent en août 2014 dans la plaine de Ninive et dans le désert de Sinjar pour les rayer de la carte. Les hommes sont abattus, les femmes et les enfants kidnappés. Une hécatombe qualifiée de «génocide» par les Nations unies. Des centaines de milliers de fuyards trouvent refuge sur les pentes du mont Sinjar, où selon les légendes locales, Noé échoua son arche. Ils sont sauvés grâce à l'intervention des nationalistes kurdes du PKK accourus de Syrie et de Turquie et de l'aviation américaine.

En août 2014, persécutés par les djihadistes de l'EI, les membres de la minorité yazidie, essentiellement des femmes et des enfants, avaient dû fuir la région de Sinjar dans le nord-ouest de l'Irak, à la frontière avec la Syrie. - Crédits photo : Rodi Said/REUTERS

Nassan rejoint la fabrique des enfants-soldats de Daech

Nassan n'a pas eu cette chance. Prisonnier à Mossoul, il est déporté avec sa famille en Syrie au bout de six mois. Son maître s'est lassé de violer sa mère. Il vend sa proie avec sa progéniture à un marchand d'esclaves qui affrète quatre bus de marchandise humaine. Direction Raqqa, le fief de l'EI situé de l'autre côté d'une frontière effacée par un califat alors en pleine expansion. Là, Nassan est séparé de ses proches. Il fait ses adieux à sa mère cédée à un nouveau propriétaire et rejoint les «Lionceaux du califat», la fabrique des enfants-soldats de Daech réservée aux moins de 16 ans. Une école à laver les cerveaux, à inculquer les bases doctrinaires de l'organisation et à dresser des chiens de guerre.

Nassan intègre près de Suluk, à la frontière turque, un «institut de formation». Il découvre vite le sort réservé aux «apostats» qui tentent de prendre la poudre d'escampette: au mieux l'emprisonnement dans des culs-de-basse-fosse avec pour nourriture trois dattes par jour, au pire l'exécution sommaire. La charia lui est enseignée à coups de trique. Les cours de théologie prônent une lecture ultra rigoureuse du Coran. Il apprend les rudiments du maniement des armes, la tactique et les techniques militaires. En médecine, quelques notions d'anatomie sont dispensées. Il s'agit de mieux connaître les parties sensibles du corps humain comme les muscles du cou, le plexus solaire ou les testicules. Le b.a.-ba pour traiter de futurs prisonniers. Nassan et ses camarades yazidis, enrôlés de force comme lui, sont les souffre-douleur de leurs camarades de promotion. La recrue se plie à la discipline de fer, en bon élève studieux. «On nous avait promis que nous serions des hommes libres après nos classes», dit-il.

Le maître condamné à restituer ses esclaves

Six mois plus tard, le «lionceau» est affranchi et incorporé dans une unité combattante. Nassan plaide auprès de ses supérieurs militaro-religieux une dispense en s'appuyant sur ses fraîches connaissances acquises en «sciences de la charia». Il n'a qu'un rein et souffre des séquelles d'une jambe cassée dans son enfance. De quoi justifier une exemption au regard du «droit islamique». Il est muté aux cuisines. Le cantinier assure l'intendance de sa brigade sur les fronts d'Alep à Tabqa. « J'étais un djihadiste parmi les djihadistes mais partout, je cherchais ma famille. C'était mon obsession. Ma mère me manquait », se souvient-il. Au début de l'année 2016, sa quête passe par Palmyre, où Daech est menacé par les rebelles de l'Armée syrienne libre (ASL). Il arpente, l'arme en bandoulière, les rues de la cité antique, interroge les habitants jusqu'au jour où il croise, par hasard, l'un de ses frères sorti faire une course. La famille est dans les griffes d'un certain Abou Hamad, un djihadiste du cru. Sa mère, ses frères et sœurs occupent le rez-de-chaussée de la maison des maîtres. Abou Hamad est installé au premier avec sa femme et ses enfants. Le djihadiste viole et bat régulièrement sa bonne à tout faire. Sa femme la frappe à la moindre occasion. Les enfants du couple se chargent du tabassage des petits esclaves.

Nadia Murad, une yazidie victime d'esclavage sexuel en 2014 et devenue ambassadrice de bonne volonté de l'ONU, en compagnie de pechmergas lors d'une visite à Sinjar en juin. - Crédits photo : ALKIS KONSTANTINIDIS/REUTERS

Nassan assiège Abou Hamad pour récupérer les siens. « J'allais le voir tous les jours. Il réclamait 35.000 dollars de rançon et je n'avais pas d'argent. Il ne voulait rien entendre. J'ai fini par le traîner devant un tribunal de la charia à Raqqa », raconte Nassan. Il s'appuie, une fois encore, sur le droit islamique pour prendre les djihadistes à leur propre jeu. « Je suis un musulman, membre de l'État islamique! J'ai le droit de vivre avec ma mère ! » argue-t-il. Un «magistrat» tranche le différend en sa faveur. Le jeune homme est un «homme libre» affilié à l'organisation, et peut donc, en vertu de la charia, récupérer ses proches. Le maître est condamné à restituer ses esclaves mais peut toutefois conserver l'aînée des filles, âgée de 12 ans. La gamine qui appartient à la femme d'Abou Hamad reste corvéable et, cela va sans dire, «violable» à merci.

Nassan obtient également du «bureau des maisons confisquées» un logement à Raqqa pour héberger ses protégés. Il peut continuer à faire la popote aux combattants djihadistes en mitonnant l'ultime étape de son plan: l'évasion de Syrie. Contacté par portable via les filières du gouvernement du Kurdistan irakien, un passeur se charge des opérations. Le groupe quitte clandestinement Raqqa en décembre pour un périple qui s'achève à la porte de la liberté: le premier check point des Kurdes syriens de l'YPG, la branche syrienne du PKK turc. Quinze jours plus tard, il parvient, par la même filière, à sauver Saleh, l'un des amis djihadistes d'origine yazidie rencontré à l'école des Lionceaux du califat qui a pu, lui aussi, récupérer sa famille.

Aujourd'hui, les «frères jumeaux» se revoient régulièrement dans un camp de déplacés des environs de Zakho, au Kurdistan irakien. Nassan a commencé à apprendre l'anglais dans un vieux dictionnaire. Saleh a appris la disparition de son père ainsi que le meurtre de son frère tué lors du massacre de Kocho commis par l'EI le 15 août 2014 (plus de 80 morts). Environ 10.000 hommes, femmes et enfants yazidis sont morts, ont été enlevés ou sont portés disparus dans la campagne de nettoyage ethnico-religieuse perpétrée par Daech.

Gulay, la mère de Nassan, a retrouvé son mari mais pleure sa fille toujours prisonnière à Raqqa. « Il y a un mois ce salaud d'Abou Hamad réclamait toujours 35.000 dollars contre sa libération, dans un message audio posté sur un réseau social. Nous n'avons pas les moyens de payer. Son portable est fermé depuis le début de la bataille de Raqqa. » Assis à ses côtés, l'un de ses gamins s'agite. D'un mouvement brutal, il tend le bras vers sa mère et fait mine de lui tirer une balle dans la tête.

Le viol des fillettes de Koda, la femme en noir

Koda a 30 ans et en parait 60. Elle est flanquée de Galia, 7 ans, et Marwa, 6 ans, silencieuses et prostrées. Les deux fillettes ont été violées encore et encore par des psychopathes de Daech durant des mois et des mois. Koda ne s'en cache pas. Elle n'a plus d'honneur à défendre. « On a vécu le pire du pire avec mes deux maîtres, un Saoudien et un Tunisien. Ils abusaient des petites et les frappaient avec une canne quand elles faisaient du bruit comme tous les enfants de leur âge. Je pensais à me suicider mais je ne pouvais pas les abandonner. À Raqqa, nous étions nombreuses dans le même cas », témoigne-t-elle. Koda a été vendue par son maître de Mossoul pour quelques centaines de dollars.

Elle a été revendue six fois en Syrie passant de main en main. Un djihadiste en mal d'argent a publié sa photo sur Whatsapp avec le montant de la rançon fixée à 23.000 dollars, enfants compris, une pratique courante. Son beau-frère a réuni la somme et l'a rachetée voici dix-sept mois. Depuis, elle erre dans le camp de Darkar Ajam, vêtue de noir de la tête aux pieds. « C'est la couleur de la tristesse et de l'intérieur de mon cœur» dit-elle. «Je ne possède qu'une carte de rationnement. Je n'ai rien et je ne suis rien. J'ai juste mon malheur. Mon mari a disparu avec le reste de ma famille en fuyant Daech voici bientôt trois ans. Je n'ai pas de présent, ni d'avenir. Juste trois filles brisées ».

Le sourire de Parwin

Parwin, 23 ans, a connu deux délivrances. La première en septembre dernier quand Mohammed, un Mossouliote bienveillant, l'a subtilisée à l'émir Hamza, un cadre de Daech. La seconde à la fin de l'année lorsque la partie orientale de Mossoul a été libérée par l'armée irakienne. Le 30 décembre dernier, Parwin a pris sa fille Suriana, âgée de 3 ans, dans les bras et a traversé la ville défigurée par les bombardements et les combats. Elle a marché des heures sous la pluie jusqu'à un lieu de rendez-vous où l'attendait un cheikh arabe qui l'a conduite à Bartalla, la cité chrétienne contrôlée par les Unités de protection de Ninive (NPU), une milice assyrienne.

D'une beauté remarquable, Parwin devait être considérée comme une prise de choix par les prédateurs de Daech. Vendue et revendue, passant d'un émir à l'autre, elle a connu onze maîtres. « Il n'y en avait pas un pour rattraper l'autre. Ils étaient tous ignobles et plus ou moins violents. J'ai été enchaînée, violée, tabassée, ma fille était battue », dit-elle. Ceux qui auraient pu montrer des sentiments cachaient leur humanité par lâcheté. Elle se souvient de Khaled, une brute épaisse qui s'est emparé d'elle après son enlèvement. C'était un yazidi converti secrètement à l'islam avant l'arrivée de l'État islamique. Il est mort au combat au bout d'un an. Elle se souvient surtout de son dernier mari, l'émir Hamza, un caïd. À Mossoul, il l'offrait comme cadeau à ses hôtes.

Avant de s'évader, Houda, 20 ans, ici avec son neveu de 8 mois, a passé plus de 40 jours aux mains des miliciens de l'État islamique. - Crédits photo : Emilien URBANO

D'une résistance impressionnante, Parwin s'est embarquée dans moult tentatives d'évasion. Un jour, l'insoumise a fui à pied en compagnie d'une camarade d'infortune sans s'apercevoir que l'émir Hamza les filait en voiture. La vengeance est tombée sur sa fille. La gamine a été séquestrée sans soins, ni nourriture. L'émir voulait l'envoyer en Syrie pour la séparer définitivement de sa mère. L'intervention de Mohammed, le Mossouliote, a mis fin au drame. « La bataille pour la libération de Mossoul avait commencé. Nous avions peur des frappes aériennes. Nous changions de cachette à la moindre alerte. Mohammed ne m'a rien demandé et n'a jamais cherché à abuser de moi. S'il avait été pris, il aurait été pendu », raconte Parwin.

La jeune femme à l'élégance naturelle raconte patiemment son voyage au bout de la nuit djihadiste. Parwin est digne. Elle a connu des esclaves qui ont sauté sur un champ de mines en s'échappant. Elle a côtoyé une captive tuée en même temps que son maître, un haut responsable de l'État islamique, dans un véhicule ciblé par une frappe aérienne de la coalition. Elle a supporté l'abjection et l'avilissement, mais ses épreuves d'une insondable cruauté n'ont pas altéré son joli sourire.

Assise sur ses genoux, sa fille tire de temps en temps la langue pour la tordre et la malaxer avec ses doigts. Parwin la retient. Pendant la conversation, Suriana tente aussi d'arracher le corsage de la robe pourpre au col doré de sa maman. Un geste qu'elle a dû voir et revoir. Suriana va mal. Elle lance des pierres sur les passants dans les allées du camp Darkar Ajam. Il lui arrive de s'emparer d'un couteau et de crier «je vais te violer». « Je veux tout oublier pour recommencer à vivre », dit Parwin. « C'est difficile pour moi comme pour Suriana. Je l'entendais pleurer couchée derrière ma porte quand j'étais enfermée. Il n'y a pas longtemps, elle n'aurait pas tenu en place pendant l'entretien. Elle se serait levée et aurait saccagé le bureau. »

Le regard fou de la petite Asma

Ex-prisonnière, Nadira, 42 ans, a gardé les moutons de Daech dans un petit village chiite près de Tall Afar, un bastion de l'EI proche de la frontière syrienne. Elle a participé avec sa progéniture à une évasion de masse en avril 2015. Le groupe d'une quarantaine de personnes est parvenu à s'extraire de la nasse. Nadira avait coupé les cheveux de sa fille Asma, 8 ans à l'époque, et l'avait déguisée en garçon pour qu'elle échappe à un viol immédiat en cas de capture. Deux ans plus tard, la fillette ne se remet pas des horreurs qu'elle a endurées. Asma a le regard inquiet des bêtes traquées. Ses yeux tournent comme des billes dans leurs orbites ou fixent un point invisible. Elle est mutique. « Elle ne veut pas parler. Elle s'installe souvent dans un coin et pleure en silence mais la nuit c'est la folie », commente la mère. Nadira se ronge les sangs pour deux de ses filles toujours aux mains de Daech. Elle est sans nouvelle de l'une, âgée de 15 ans à sa disparition. La seconde, Eyam, 20 ans, est retenue par un djihadiste du nom d'Abou Khatab dans le réduit de Mossoul-Ouest toujours sous le contrôle de Daech. Des centaines de femmes yazidies sont ainsi toujours séquestrées à Mossoul, à Raqqa et dans les zones encore sous le joug de l'organisation.

Nadira, Koda, Parwin et Gulay ne sont pas près de retrouver leurs villages du Sinjar. Le secteur est en grande partie libéré mais le fief djihadiste de Tall Afar, une ville stratégique sur la route entre Mossoul et la Syrie, n'est pas repris. L'instabilité est grande dans cette contrée du Nord de l'Irak, placée de par sa position géographique entre l'Irak, la Syrie et la Turquie au cœur d'un grand jeu entre puissances régionales. Les autorités du gouvernement fédéral du Kurdistan irakien et le pouvoir central de Bagdad se disputent le territoire. Les pechmergas kurdes irakiens se mesurent à leurs frères ennemis kurdes du PKK turco-syrien tandis que les milices chiites liées à l'Iran se sont installées dans les parages. Des yazidis ont formé des groupes paramilitaires. Certains ont rejoint le PKK qui les a tant aidés en 2014. Ce cocktail explosif a toutes les chances de retarder le retour des déplacés. Il pourrait surtout entraîner la communauté dans un conflit dont elle serait la première victime.

Boko Haram

Deux jeunes femmes nigérianes, anciennes otages de Boko Haram, témoignent.

 National Geographic- Alexandra E. Petri – 12 avr 2018.

Ya Kaka est photographiée ici avec ses sœurs Yagana, 21 ans (à gauche), et Falimata, 14 ans (à droite). Toutes trois ont été enlevées et retenues en captivité par Boko Haram. Le petit frère et la plus jeune sœur de Ya Kaka, âgés respectivement de 6 et 5 ans, ont également été enlevés, mais on ignore où ils se trouvent. Photographie de Stephanie Sinclair

Boko Haram s'est fait connaître sur la scène internationale en 2014, lorsque le groupe terroriste a revendiqué l'enlèvement, comme du bétail, de 276 filles dans leur école à Chibok, au Nigéria. Lorsque la communauté internationale s'est indignée des viols commis par l'État islamique, leurs dirigeants ont objecté qu'ils répondaient à une prescription: « Chacun doit se rappeler que réduire en esclavage les familles kuffars et prendre leurs femmes comme concubines est un aspect fermement établi par la charia. Et qu'en le niant ou le moquant, on nierait ou on moquerait les versets du Coran

Mais c'est depuis 2009 que le groupe mène une campagne brutale dans le nord-est du Nigéria, forçant 2,5 millions de personnes à fuir leurs maisons, tuant plus de 20 000 personnes et kidnappant des milliers de femmes et d'adolescentes, les forçant à devenir des esclaves sexuelles, futures mères d'enfants qui viendront grossir les rangs de Boko Haram.

En février 2018, un autre enlèvement majeur a été organisé par Boko Haram : celui de 110 écolières dans la ville de Dapchi.

Ya Kaka n'avait que 15 ans lorsque des soldats de Boko Haram l'ont enlevée dans son village de Bama en 2014. Son petit frère de 6 ans et sa soeur de 5 ans avaient eux aussi été enlevés. À l'heure actuelle, personne ne sait ce qu'ils sont devenus.

Hauwa avait 14 ans lorsque les soldats ont pris d'assaut sa maison pour capturer son frère aîné. N'arrivant pas à le trouver, ils ont demandé à son père de leur céder Hauwa. Quand son père a refusé, les insurgés l'ont tué, avant de tuer son épouse et de s'emparer de Hauwa.

Hauwa et Ya Kaka ont ensuite été conduites dans des camps dissimulés dans la forêt dense de Sambisa au Nigéria, où elles ont été forcées d'épouser des insurgés. Là, elles étaient violées plusieurs fois par jour, par leurs époux et d'autres hommes du camp pour qui elles n'étaient que des esclaves.

Ni Ya Kaka ni Hauwa - maintenant âgées respectivement de 19 et 18 ans - ne savent pas exactement combien de temps elles ont été retenues en captivité. Ya Kaka pense qu'elle a été détenue pendant plus d'un an tandis que Hauwa estime qu'elle a été en captivité depuis au moins neuf mois. Pendant ces mois d'horreur, elles se raccrochaient à des espoirs simples, ceux de revoir un jour les membres de leur famille et de goûter à nouveau un bon plat.

« Mon père a été tué devant mes yeux, et ma belle-mère aussi », dit Hauwa. « [Je me demandais souvent] Où est ma mère ? Qui va lui raconter cette histoire ? Que va-t-elle éprouver quand elle saura ? »

C'est d'ailleurs le fait de tomber enceintes qui a stimulé leurs évasions miraculeuses.

Lorsque les femmes accouchent dans le village natal de Ya Kaka, elles sont exemptées de nombreuses responsabilités quotidiennes. Mais ce n'était pas le cas dans le camp de Boko Haram où elle dit avoir été maltraitée et n'avoir été que très peu nourrie. Après avoir accouché, Ya Kaka savait qu'il lui fallait trouver un moyen de s'enfuir. Trois femmes retenues prisonnières l'ont approché avec un plan de fuite très simple : le moment opportun, courir, le plus vite possible, sans jamais se retourner. Et c'est ce qu'elles ont fait.

Hauwa, à la même période, a décidé de fuir alors que sa grossesse se terminait. Donner naissance à un enfant dans ce camp était au-dessus de ses forces. Personne ne pouvait l'y aider. « Si je restais, je mourrais. Je savais que je devais partir » se souvient-elle.

Les deux jeunes filles ont marché pendant des semaines pour se réfugier dans un endroit sûr ; leurs bébés n'ont pas survécu au long voyage.